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Quelques traducteurs et traductrices du passé

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Par Marie Lebert, 21 mai 2020.

Ce voyage virtuel nous mène de Jacques Amyot au 16e siècle à Stanley Chapman au 20e siècle, sans oublier Chateaubriand, Charles Baudelaire et Boris Vian. Une place importante est accordée aux femmes, avec Anne Dacier, Claudine Picardet, Elizabeth Ashurst, Matilda Hays, Clémence Royer et Eleanor Marx. Wikipédia a été très utile pour écrire ces lignes.


* Jacques Amyot, traducteur de Plutarque
* Antoine Galland, traducteur des Mille et Une Nuits
* Anne Dacier, traductrice d’Homère
* Claudine Picardet, pionnière de la traduction scientifique
* Chateaubriand, traducteur du Paradis perdu de John Milton
* Elizabeth Ashurst et Matilda Hays, traductrices de George Sand
* Charles Baudelaire, traducteur d’Edgar Poe
* Clémence Royer, traductrice de Charles Darwin
* Eleanor Marx, traductrice de son père Karl Marx
* Boris Vian, traducteur de romans noirs américains
* Stanley Chapman, traducteur de Raymond Queneau et Boris Vian
* D’autres traducteurs et traductrices (en anglais)


Jacques Amyot, traducteur de Plutarque

Jacques Amyot introduit l’oeuvre de Plutarque en France. Celle-ci devient une source d’inspiration pour nombre d’écrivains. [illustration: portrait de Jacques Amyot par Léonard Gaultier]

Jacques Amyot (1513-1593), homme de lettres de la Renaissance, fut aussi (et surtout) traducteur de classiques grecs et latins. Après des études à la Sorbonne, il obtient un doctorat en droit civil à l’université de Bourges avant de devenir professeur de grec et de latin dans la même université.

Sa première traduction est la “Vie de Démétrius” de Plutarque (en 1542), bien avant la traduction des “Vies parallèles des hommes illustres”, son oeuvre majeure.

Sa traduction des “Éthiopiques” (en 1547), roman grec d Héliodore d’Émèse, lui vaut d’être récompensé par le roi François Ier, qui lui octroie le bénéfice de l’abbaye de Bellozanne en Normandie.

Jacques Amyot traduit ensuite la “Bibliothèque historique” (en 1554), monumentale histoire universelle de l’historien grec Diodore de Sicile, puis “Daphnis et Chloé” (en 1559), roman de l’auteur grec Longus. Suivent les “Vies parallèles des hommes illustres” (entre 1559 et 1565), l’oeuvre la plus connue de Plutarque, et enfin les “Oeuvres morales” (en 1572), ensemble de textes grecs du même Plutarque. Né en Grèce, Plutarque est l’un des grands penseurs de la Rome antique.

La traduction des “Vies parallèles des hommes illustres” (souvent abrégées en”Vies parallèles”), belle traduction quelque peu infidèle qui se lit comme une oeuvre originale, devient très populaire et influence nombre d’écrivains français. Les “Vies parallèles” rassemblent 50 biographies, dont 46 sont présentées par groupes de deux pour mettre en parallèle les vies de personnalités grecques et romaines, par exemple Thésée et Romulus, Alexandre le Grand et César, ou encore Démosthène et Cicéron. Cette traduction est régulièrement rééditée au fil des siècles.

Le philosophe Montaigne, grand admirateur des écrits de Plutarque, écrit au sujet de ce traducteur de génie: «Je donne, avec raison, ce me semble, la palme à Jacques Amyot sur tous nos écrivains français non seulement pour la naïveté du langage, en quoi il surpasse tous autres, ni pour la constance d’un si long travail, ni pour la profondeur de son savoir, ayant pu développer si heureusement un auteur si épineux et ferré…, mais surtout je lui sais bon gré d’avoir su trier et choisir un livre si digne et si à propos pour en faire présent à son pays.»

L’édition française est ensuite traduite en anglais par Thomas North sous le titre “Parallel Lives” (en 1579), fournissant à Shakespeare les matériaux nécessaires pour plusieurs de ses pièces, par exemple “Jules César”, “Antoine et Cléopâtre”, “Coriolan” et “Timon d’Athènes”. Il était courant à l’époque de traduire une oeuvre à partir d’autres traductions (et non à partir de l’oeuvre originale) et la notion de propriété intellectuelle était très différente de la nôtre, si bien que Shakespeare pouvait faire siens des passages entiers de traductions d’oeuvres classiques.

Après avoir été le percepteur des fils du roi Henri II, Jacques Amyot est nommé évêque d’Auxerre par le pape Pie V en 1570. Soupçonné d’approuver le meurtre des princes de Guise ordonné par le roi Henri III en 1588, il doit s’absenter d’Auxerre pendant quelque temps. Il meurt en 1593 en léguant 1.200 couronnes à l’hôpital d’Orléans, en remerciement pour les douze deniers qu’il y avait reçus pendant sa jeunesse, lorsque il était «pauvre et nu» en route pour Paris.


Antoine Galland, traducteur des Mille et Une nuits

Antoine Galland, orientaliste et grand voyageur, est le premier traducteur des Mille et une nuits en français. Sa traduction inspire d’autres traductions dans toute l’Europe.

Antoine Galland (1646-1715), orientaliste et archéologue, est professeur d’arabe au Collège de France dans les dernières années de sa vie, après une carrière aventureuse marquée par les voyages.

Il est aussi traducteur de l’arabe vers le français, et le premier traducteur européen des “Mille et une nuits”, une collection de contes populaires d’origine arabe, persane et indienne compilés en arabe pendant l’âge d’or de l’Islam. Publiée entre 1704 et 1717, sa traduction en 12 volumes devient un best-seller dans le sillage des contes de Charles Perrault publiés quelques années auparavant, en 1697.

Galland traduit d’abord le conte de Sindbad en 1701 après un voyage à Constantinople (aujourd’hui Istanbul) dans les années 1690. Sa traduction des Nuits arabes en 1704 est basée sur un manuscrit syrien du 14e siècle. Hanna Diab, un moine chrétien syrien d’Alep, lui raconte d’autres contes de mémoire en 1709. Le mystère entoure toujours les origines de certains contes, appelés contes orphelins, par exemple Aladin, Ali Baba et Sinbad, qui auraient pu être rédigés par Galland lui-même à partir de récits oraux.

La publication des “Mille et une nuits” popularise les contes orientaux dans la littérature européenne. Ces contes sont ensuite traduits du français vers l’anglais en 1706, puis en allemand en 1712, en italien en 1722, en néerlandais en 1732, en russe en 1763 et en polonais en 1768. Toutes ces traductions sont très populaires et influencent les débuts du romantisme.

Beaucoup plus tard, “Les Mille et une nuits” sont à nouveau traduites de l’arabe vers le français par Joseph-Charles Mardrus, médecin au Maroc et en Orient pour le gouvernement français et grand voyageur lui aussi. Cette nouvelle traduction en 16 volumes est publiée entre 1898 et 1904 par Henri Piazza avec de belles illustrations de Léon Carré, avant d’être traduite du français vers l’anglais par le poète et traducteur Edward Powys Mathers. Une deuxième édition de la traduction française de Mardrus est publiée entre 1926 et 1932.

Les traductions de Mardrus et Galland sont toutes deux mentionnées par Marcel Proust dans “À la recherche du temps perdu”.


Anne Dacier, traductrice d’Homère

Anne Dacier, traductrice de classiques latins et grecs, passe à la postérité avec sa traduction des poèmes épiques d’Homère. [illustration: portrait par Marie Victoire Jaquotot]

Anne Dacier (1654-1720), philologue, est traductrice de classiques latins et grecs pour gagner sa vie. Elle est aussi l’une des premières traductrices à signer ses traductions de son vrai nom, contrairement à tant de femmes de lettres dont les traductions sont anonymes ou publiées sous un pseudonyme masculin.

Lors de son enfance à Saumur, dans la région de la Loire, elle apprend le latin et le grec avec son père, Tanneguy Le Fèvre, qui brave les conventions de son temps en lui donnant la même éducation qu’à ses frères.

Après la mort de son père en 1672, elle déménage à Paris et travaille avec Pierre-Daniel Huet, un ami de son père qui est en charge d’une édition complète de classiques latins. Elle est la seule femme de l’équipe, et annote en latin les éditions du poète Florus (en 1674) et des historiens Dictys de Crète (en 1680), Aurelius Victor (en 1681) et Eutrope (en 1683).

Elle débute sa carrière de traductrice en traduisant plusieurs oeuvres du grec ou du latin vers le français, dont les poètes grecs Anacréon et Sappho (en 1683) et les dramaturges romains Plaute (en 1683), Aristophane (en 1684) et Térence (en 1688).

Après son mariage avec André Dacier en 1683 et une période de fortes tensions religieuses qui amène le couple protestant à devenir catholique, elle débute la traduction du grec vers le français de l’Iliade et de l’Odyssée, une tâche monumentale qui dure plus de quinze ans. Publiées en 1699 et 1708, ses traductions en prose introduisent le génie d’Homère dans le monde littéraire français. La traduction d’Anne Dacier est saluée par ses contemporains et conquiert un large public dans toute l’Europe.

Suit une autre traduction française d’Homère de la main du poète et académicien Antoine Houdar de la Motte. Ne connaissant pas le grec, l’homme de lettres base sa traduction sur l’édition en prose d’Anne Dacier. Il offre une édition abrégée en vers publiée en 1714, auquel il joint un discours écrit assez critique sur les qualités littéraires d’Homère.

Anne Dacier vole au secours d’Homère et les deux traducteurs entament une longue polémique littéraire, justement dénommée Querelle d’Homère, avec la participation des intellectuels de l’époque, qui choisissent l’un ou l’autre camp ou tentent au contraire de réconcilier les adversaires. Anne Dacier et Houdar de la Motte mettent un terme à cette polémique en 1716 et boivent à la santé d’Homère lors d’un dîner littéraire auquel ils sont tous deux conviés.

La belle traduction d’Anne Dacier est ensuite traduite du français vers l’anglais par le grand poète Alexander Pope, avec publication entre 1715 et 1720 pour l’Iliade et en 1725 et 1726 pour l’Odyssée.

Au fil du temps, Homère inspire bien d’autres traductions en français, par exemple celle de Leconte de Lisle, poète du Parnasse, en 1868 et 1869.


Claudine Picardet, pionnière de la traduction scientifique

Claudine Picardet est l’une des rares scientifiques du 18e siècle maîtrisant cinq langues étrangères.

Claudine Picardet (1735-1820), chimiste, minéralogiste et météorologue, est aussi traductrice de publications scientifiques en cinq langues (allemand, anglais, italien, latin et suédois).

Née à Dijon, elle perd son premier mari en 1796, et se remarie en 1798 avec le scientifique Louis-Bernard Guyton de Morveau. Seule femme de l’Académie de Dijon et seule scientifique maîtrisant cinq langues étrangères, elle entreprend la traduction en français de la littérature produite par des scientifiques étrangers de premier plan.

La demande est forte pour la chimie et la minéralogie. Claudine Picardet traduit trois livres et des dizaines d’articles scientifiques écrits à l’origine en suédois (travaux de Carl Wilhelm Scheele et Torbern Bergman), en anglais (travaux de John Hill, Richard Kirwan et William Fordyce), en allemand (travaux de Johann Christian Wiegleb, Johann Friedrich Westrumb, Johann Carl Friedrich Meyer et Martin Heinrich Klaproth) et en italien (travaux de Marsilio Landriani).

Sa première traduction en 1785 est publiée de manière anonyme, mais son nom est dévoilé dans “Le journal des savants”, à la grande surprise de certains puisque les femmes de science traductrices sont encore rares. Ses traductions suivantes sont signées de son nom. Claudine Picardet est régulièrement citée dans la revue “Les annales de chimie” pour son apport à la science. Ses traductions contribuent à la diffusion des connaissances scientifiques pendant la Révolution chimique, un mouvement dirigé par le chimiste Antoine Lavoisier, souvent appelé le père de la chimie moderne.

Claudine Picardet organise aussi chez elle des réunions (appelées salons) scientifiques et littéraires, d’abord à Dijon puis à Paris après son déménagement dans la capitale, et participe activement à la collecte de données météorologiques.


Chateaubriand, traducteur du Paradis perdu de John Milton

Bien avant ses propres succès littéraires, lors de son exil à Londres, Chateaubriand traduit “Le paradis perdu” du grand poète John Milton. [illustration: portrait de Chateaubriand dans une édition ancienne des “Mémoires d’outre-tombe”]

Chateaubriand (1768-1848) rejoint en 1792 l’armée contre-révolutionnaire formée à l’étranger sous la Révolution française. Blessé au siège de Thionville, il est transféré à Bruxelles, d’où il est transporté convalescent dans l’île de Jersey. Il rejoint Londres l’année suivante, et vit dans un dénuement momentané qui l’oblige à enseigner le français et à devenir traducteur, tout en écrivant son “Essai sur les révolutions” (rédigé en 1794, et publié en 1796) et le “Génie du christianisme” (rédigé entre 1795 et 1799, et publié en 1802), qui seront ses premières publications majeures.

Chateaubriand traduit “Le paradis perdu” (“Lost Paradise”), poème épique de John Milton et chef-d’oeuvre de la poésie anglaise. Devenu aveugle, Milton commence à écrire cette oeuvre en 1658 en dictant ses vers à un copiste. “Le poème traite de la vision chrétienne de l’origine de l’Homme, en évoquant la tentation d’Adam et Ève par Satan puis leur expulsion du jardin d’Éden” (Wikipédia).

Publié en 1667 en dix parties (puis en douze parties dans sa deuxième édition en 1674), ce poème ne rencontre le succès qu’en 1688, huit ans après la mort de Milton. La richesse de sa langue a une grande influence sur d’autres poètes anglais tels que John Dryden et Lucy Hutchinson (eux aussi traducteurs). John Milton est également connu pour être l’un des premiers défenseurs de la liberté de la presse en Angleterre.

Rédigé en vers non rimés, ce poème a déjà été traduit en français, notamment par le poète Louis Racine (fils du dramaturge Jean Racine) et le poète Jacques Delille, mais la traduction de Chateaubriand devient la plus célèbre.

Après ses années d’exil à Londres, Chateaubriand revient en France en 1800 et connaît ses premiers succès littéraires avec “Atala” (1801), “René” (1802), le “Génie du christianisme” (1802), “Itinéraire de Paris à Jérusalem” (1811) et “Natchez” (1826). Chef-d’oeuvre autobiographique et témoignage historique, ses “Mémoires d’outre-tombe” sont rédigées entre 1809 et 1841 et publiées à titre posthume en douze volumes en 1849 et 1850.


Elizabeth Ashurst et Matilda Hays, traductrices de George Sand

Elizabeth Ashurst et Matilda Hays sont les premières traductrices de Georges Sand en anglais. [illustration: Elizabeth Ashurst, sketch par E.F. Richards]

Elizabeth Ashurst (1813-1850), activiste radicale anglaise, est aussi traductrice du français vers l’anglais. Elle appartient à une famille de militants radicaux qui soutient des causes allant du suffrage féminin au Risorgimento (unification italienne).

Elle assiste en 1840 à la Convention mondiale contre l’esclavage à Londres, avec son père et sa soeur Matilda, mais n’est pas autorisée à prendre la parole puisque les femmes ne sont pas considérées comme des déléguées à part entière. Elle se lie d’amitié avec le nationaliste italien Giuseppe Mazzini (qui était aussi un ami de George Sand) et échange une correspondance avec lui entre 1844 et 1850.

Elizabeth Ashurst aime le style de vie indépendant de la romancière française George Sand, inhabituels au 19e siècle, tout comme sa vision de l’amour libre et les questions politiques et sociales abordées dans ses livres. Elizabeth Ashurst et son amie Matilda Hays deviennent les premières traductrices de George Sand en anglais. Elles traduisent quatre romans ensemble, “Spiridion” (même titre en anglais, publié en 1842), “Lettres d’un voyageur” (Letters of a Traveller”, publié en 1847), “Les Maîtres mosaïstes” (“The Master Mosaic-Workers”, publié en 1847) et “André” (même titre en anglais, publié en 1847).

Elizabeth Ashurst épouse l’artiste français Jean Bardonneau après l’avoir rencontré à Paris en 1847 et décède en couches en 1850.

Son amie Matilda Hays (1820-1897) est une journaliste et romancière féministe anglaise. Elle est aussi l’une des premières femmes ouvertement homosexuelles. Outre les quatre romans de George Sand traduits avec Elizabeth Ashurst, elle traduit seule “La Dernière Aldini” (“The Last Aldini”, publié en 1847), avant sa rencontre avec Elisabeth Ashurst, ainsi que “La petite Fadette” (“Fadette”, publié en 1851) après la mort d’Elizabeth Ashurst.

Comme George Sand, Matilda Hays est déterminée à utiliser ses écrits pour améliorer la condition des femmes. Elle écrit dans son propre roman “Helen Stanley” (1846) que les mères doivent “apprendre à leurs filles à se respecter et à travailler pour leur pain quotidien plutôt que de prostituer leurs personnes et leurs coeurs dans des mariages”. Elle cofonde le “English Woman’s Journal”, une revue mensuelle dont elle est la responsable éditoriale entre 1858 et 1864.


Charles Baudelaire, traducteur d’Edgar Poe

Les traductions de Baudelaire font connaître le génie d’Edgar Poe en France et en Europe. [illustration: portrait de Baudelaire par Émile Deroy en 1844 — licence cc by-sa 4.0]

Charles Baudelaire (1821-1867), auteur des “Fleurs du mal” et de tant d’autres poèmes inspirant toute une génération, est aussi le traducteur de l’écrivain américain Edgar Poe en français. Ses traductions scrupuleuses contribuent à faire connaître le génie d’Edgar Poe en France et en Europe.

Après avoir lu quelques nouvelles et poèmes d’Edgar Poe en 1847, Baudelaire affirme que l’inspiration à l’origine de ces nouvelles et poèmes a longtemps existé dans sa propre imagination sans avoir jamais pris forme. Baudelaire voit donc dans Edgar Poe (mort en 1849 à 40 ans) à la fois un précurseur et un frère. Tous deux font face à la maladie et à la pauvreté et tous deux sont sujets à la mélancolie.

Baudelaire traduit d’abord des recueils de nouvelles, “Histoires extraordinaires” (“Extraordinary Stories”), publié en français en 1856, et “Nouvelles histoires extraordinaires” (“New Extraordinary Stories”), publié en 1857.

Il traduit ensuite le roman “Les Aventures d’Arthur Gordon Pym” (“The Narrative of Arthur Gordon Pym of Nantucket”), publié en 1858, puis le poème en prose “Eureka” (même titre en anglais), publié en 1864, et enfin “Histoires grotesques et sérieuses” (“Grotesque and Serious Stories”), autre recueil de nouvelles publié la même année. Baudelaire écrit aussi deux essais sur la poésie d’Edgar Poe.

“Le corbeau” (“The Raven”), poème narratif inclus dans le recueil “Histoires grotesques et sérieuses”, compte parmi les textes les plus forts d’Edgar Poe. Le poète Stéphane Mallarmé le traduit à nouveau en 1875, avec une illustration du peintre Édouard Manet.

Quant à Baudelaire, sa dernière traduction sera “Confessions d’un mangeur d’opium” (“Confessions of an English Opium-Eater”) de l’essayiste anglais Thomas De Quincey.


Clémence Royer, traductrice de Charles Darwin

Malgré des relations houleuses avec Darwin, Clémence Royer contribue à la diffusion des idées du naturaliste anglais en France. [illustration: portrait de Clémence Royer par Félix Nadar en 1865]

Clémence Royer (1830-1902), philosophe et scientifique autodidacte, traduit “L’origine des espèces” (“On the Origin of Species”) publié en Angleterre en 1859. La théorie de Darwin sur l’évolution, à savoir l’adaptation évolutive des espèces vivantes, suscite un large intérêt en Europe. Darwin est impatient de voir son livre publié en français. C’est chose faite en 1862.

Dans la première édition de sa traduction (qui se base sur la troisième édition en anglais), Clémence Royer va au-delà de son rôle de traductrice. Elle ajoute une préface de 60 pages exprimant ses propres idées ainsi que des notes explicatives détaillées. Sa préface promeut son propre concept d’évolution progressive, qui rejoint davantage les idées du naturaliste français Jean-Baptiste Lamarck que celles de Darwin.

Après avoir lu sa traduction, Darwin critique son manque de connaissances en histoire naturelle. Il est également mécontent de sa préface et de ses notes explicatives. Il exige des modifications dans la deuxième édition de la traduction (publiée en 1866) pour corriger certaines erreurs et inexactitudes.

La troisième édition de la traduction (publiée en 1873) est produite sans le consentement de Darwin, avec une deuxième préface qui lui déplaît tout autant et l’oubli des ajouts des éditions ultérieures en anglais (quatrième et cinquième editions). La traduction comprend seulement une annexe recensant les ajouts de l’édition la plus récente en anglais (sixième édition, 1872).

Les trois premières éditions françaises sont publiées par l’éditeur Guillaumin. La quatrième édition française est publiée en 1883 par Flammarion l’année de la mort de Darwin, et sera régulièrement rééditée jusqu’en 1932, soit trente ans après la mort de Clémence Royer.

Sa traduction controversée fait la renommée de Clémence Royer, qui écrit nombre d’articles pour diverses revues et donne des conférences sur la philosophie, le féminisme et les sciences, y compris sur le darwinisme.


Eleanor Marx, traductrice de son père Karl Marx

Eleanor Marx traduit non seulement les oeuvres de son père mais aussi d’autres oeuvres politiques et littéraires. Elle est la première traductrice de “Madame Bovary” en anglais. [illustration: portrait d’Eleanor Marx dans un livre de William Collison]

Eleanor Marx (1855-1898) parle couramment plusieurs langues. Elle est traductrice de l’allemand, du français et du norvégien vers l’anglais.

Née à Londres et connue dans sa famille sous le nom de Tussy, elle est la fille cadette de Karl Marx et joue souvent dans le bureau de son père pendant qu’il écrit “Le Capital”, texte fondateur du marxisme.

Selon sa biographe Rachel Holmes, l’intimité de Tussy avec Marx pendant l’écriture du Capital est le prélude d’une connaissance approfondie de l’histoire économique, politique et sociale britannique dès son plus jeune âge. Tussy et le Capital grandissent ensemble, écrit sa biographe dans “Eleanor Marx: A Life” (Bloomsbury, 2014).

Eleanor Marx devient la secrétaire de son père à l’âge de 16 ans et l’accompagne dans ses conférences à travers le monde. Elle traduit certaines parties du Capital de l’allemand vers l’anglais. Elle révise les traductions des conférences de Marx sur le profit capitaliste et les salaires des travailleurs pour que celles-ci soient publiées dans ses livres. Après la mort de Karl Marx en 1883, elle publie les manuscrits inachevés de son père puis l’édition anglaise du Capital en 1887.

Elle rencontre le socialiste révolutionnaire français Prosper-Olivier Lissagaray, qui a fui en Angleterre après avoir participé à la Commune de Paris en 1871. Elle traduit en anglais son “Histoire de la Commune de 1871” (“History of the Paris Commune of 1871”), avec publication en 1876. Elle participe à la fondation de l’Internationale ouvrière à Paris en 1889.

Elle est l’auteure d’écrits politiques, seule ou avec le marxiste anglais Edward Aveling, et elle traduit aussi des oeuvres littéraires, par exemple “Madame Bovary”, roman de Flaubert, dont elle assure la première traduction en anglais, publiée en 1886.

Elle apprend expressément le norvégien pour traduire en anglais les oeuvres du dramaturge norvégien Henrik Ibsen. Elle traduit par exemple “Un ennemi du peuple” (“An Enemy of the People”) en 1888 et “La dame de la mer” (“The Lady from the Sea”) en 1890.

Elle se suicide à l’âge de 43 ans après avoir découvert qu’Edward Aveling, devenu son compagnon, a secrètement épousé une jeune actrice l’année précédente.


Boris Vian, traducteur de romans noirs américains

Traduction imaginaire donnant lieu à un best-seller controversé et traductions réelles pour gagner sa vie… Boris Vian fait connaître les romans noirs et fantastiques américains. [illustration: photo du Studio Harcourt en 1948]

Boris Vian (1920-1959), poète, romancier et musicien, est aussi traducteur de l’anglais américain vers le français. Sa première épouse, Michelle Léglise, lui fait découvrir la littérature américaine.

Ses premiers romans, dont le célèbre “L’écume des jours” (1946), ne lui apportent pas le confort matériel qu’il espère. Boris Vian décide donc d’écrire le pastiche d’un roman noir américain en se faisant passer pour le traducteur d’un certain Vernon Sullivan, une star montante de la littérature américaine qui n’existe pas. Le canular sera découvert plus tard.

“J’irai cracher sur vos tombes” est écrit en quinze jours, et publié en 1946 par l’éditeur Jean d’Halluin aux éditions du Scorpion. Le roman fait scandale et devient un best-seller. Viennent ensuite les ennuis judiciaires et un procès retentissant. Boris Vian écrit trois autres romans de Vernon Sullivan entre 1947 et 1950.

Suite aux démêlés qui s’ensuivent avec la justice et le fisc, l’argent gagné avec les romans de Vernon Sullivan ne dure pas. Boris Vian doit donc traduire des livres d’auteurs américains pour gagner sa vie, en plus de ses multiples activités (romancier, poète, dramaturge, journaliste, critique, musicien de jazz, parolier, chanteur, scénariste et peintre) malgré une santé fragile.

Ses traductions font connaître quelques grands noms du roman noir et fantastique américain au public français.

Boris Vian traduit plusieurs romans noirs, par exemple “Le grand horloger” (“The Big Clock”) de Kenneth Fearing en 1947, puis “Le grand sommeil” (“The Big Sleep”) et “La dame du lac” (“The Lady in the Lake”) de Raymond Chandler en 1948.

Il traduit aussi les livres de science-fiction de A.E. van Vogt, d’abord “Le monde des Å” (“The World of Null-A”) en 1953 puis “Les joueurs du Å” (“The Players of Null-A”) en 1957.

En 1959, lors de la première projection de l’adaptation cinématographique de “J’irai cracher sur vos tombes”, une adaptation qu’il désapprouve vivement, Boris Bian est victime d’une crise cardiaque et meurt à 39 ans.


Stanley Chapman, traducteur de Raymond Queneau et Boris Vian

Stanley Chapman, écrivain vivant à Londres, traduit en anglais ses auteurs français préférés. [illustration: Raymond Queneau vu par Jean-Max Albert — licence cc by-sa 4.0]

Stanley Chapman (1925-2009), écrivain anglais, est architecte et dessinateur pour faire face aux dépenses quotidiennes. Il est aussi traducteur du français vers l’anglais.

Ses autres intérêts incluent le théâtre et la Pataphysique. Il contribue à la création du National Theatre de Londres. Il est un membre actif de la Pataphysique, un mouvement littéraire lancé par l’écrivain Alfred Jarry, avec la création du Collège de Pataphysique à Paris et de l’Institut de Pataphysique à Londres.

Stanley Chapman rejoint en 1961 l’atelier français Oulipo (Ouvroir de littérature potentielle) fondé l’année précédente par Raymond Queneau et François Le Lionnais. Trente ans plus tard, Chapman fonde l’Outrapo (Ouvroir de tragicomédie potentielle) en 1991 à Londres.

Il est traducteur dans les années 1950 pour la revue “Chanticleer”, dirigée par le poète irlandais Ewart Milne, et pour d’autres revues poétiques et littéraires.

Il traduit en anglais “Cent mille milliards de poèmes” (“A Hundred Thousand Billion Poems”) de Raymond Queneau. Publiée en 1961, sa traduction est très appréciée de Queneau lui-même, qui fait part de sa stupéfaction et de son admiration devant ce tour de force littéraire et linguistique.

Stanley Chapman traduit aussi en anglais trois romans de Boris Vian, “L’arrache-coeur” (“Heartsnatcher”) en 1965, “L’écume des jours” (“Froth on the Daydream”) en 1967 et “L’automne à Pékin” (“Autumn in Peking”), non publié à l’époque.


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Written by marielebert

2020-05-19 at 20:52

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