La Tapisserie de Bayeux à travers les âges

Par Marie Lebert, version du 7 octobre 2016.

bayeux4La Tapisserie de Bayeux, chef-d’oeuvre d’art roman, célèbre la conquête de l’Angleterre en 1066 par Guillaume le Conquérant, duc de Normandie, avec force vaisseaux, chevaux et scènes de batailles entre Normands et Saxons. Elle franchit ensuite près de dix siècles pour arriver pratiquement indemne jusqu’à nous, à l’exception des derniers mètres de la tapisserie, manquants depuis des siècles, mais imaginés et réalisés récemment, par exemple à Aurigny, île anglo-normande proche des côtes normandes, ou à Geraldine, en Nouvelle-Zélande.


* Les faits relatés dans la tapisserie
* Son lieu de fabrication et son commanditaire
* La tapisserie au fil des siècles
* Une oeuvre textile monumentale
* Un témoignage de la vie civile et militaire au 11e siècle
* Une réplique exacte de la tapisserie en Angleterre
* Une mosaïque d’acier en Nouvelle-Zélande
* La fin manquante imaginée et créée à Aurigny
* Quelques liens

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Les faits relatés dans la tapisserie

bayeux9Sur quelque 70 mètres de long (68,38 mètres exactement) et 50 centimètres de large, la tapisserie relate en détail les préparatifs de la conquête de l’Angleterre (entre 1064 et 1066), puis le débarquement des troupes normandes sur les côtes anglaises (les 27 et 28 septembre 1066) sous la houlette de Guillaume le Conquérant, et enfin la Bataille de Hastings (le 14 octobre 1066). Les Normands l’emportent après une rude bataille, aidés en cela par les Français du royaume franc voisin. C’est le début du royaume anglo-normand.

Cette mémorable bataille permet à Guillaume de vaincre Harold, comte de Wessex, chef de file des nobles anglo-saxons et nouveau roi d’Angleterre. Harold monte en effet sur le trône d’Angleterre en janvier 1066 pour succéder à Edouard le Confesseur, roi d’Angleterre depuis 1042, désormais défunt et resté sans descendance. Or Guillaume affirme que le dit trône lui a été promis par Edouard le Confesseur avant sa mort et qu’il a même envoyé Harold en Normandie en 1064 pour l’informer de cette décision. Guillaume souhaite donc récupérer le bien promis, dans un premier temps avec la Bataille de Hastings et dans un deuxième temps en marchant sur Londres.

Le jour de Noël (25 décembre) 1066, Guillaume devient roi d’Angleterre à la place de Harold, tué lors de la Bataille de Hastings, suite à quoi l’Angleterre est annexée à la Normandie et ne retrouvera son indépendance qu’en 1153 pour être ensuite régie par la dynastie Plantagenêt et ses 14 rois successifs. Quant à la Normandie, après la période faste du royaume anglo-normand sous l’égide de Guillaume jusqu’à sa mort en 1087, elle sera annexée à la France en 1204, suite aux dissensions internes entre les descendants de Guillaume, qui affaiblissent la région et font le bonheur des Francs.

Le lieu de fabrication de la tapisserie et son commanditaire

bayeux2Qui a eu l’idée de la Tapisserie de Bayeux, et pour quel usage? Les spécialistes du sujet sont partagés sur le lieu de fabrication de la tapisserie… qui est d’ailleurs une broderie. Aurait-elle été brodée en France ou bien en Angleterre? Aurait-elle été brodée dans un atelier spécialisé anglais (par exemple à Winchester ou à Cantorbéry, dans le Kent)? Aurait-elle été brodée dans un atelier spécialisé français (dans la vallée de la Loire, à Saumur ou tout simplement à Bayeux)?

Aurait-elle été brodée à l’initiative de la reine Mathilde, épouse de Guillaume le Conquérant, pour conter les fais d’armes de son époux? Aurait-elle été brodée par Mathilde elle-même et ses dames de compagnie entre 1066 et 1083? Aurait-elle été brodée un peu plus tard à l’initiative de Mathilde l’Emperesse, fille de Henri Ier d’Angleterre (lui-même fils de Guillaume le Conquérant), ou alors par Mathilde l’Emperesse elle-même et ses dames de compagnie entre 1162 et 1167?

L’hypothèse la plus communément retenue à ce jour est que la tapisserie aurait été commanditée par Odon, évêque de Bayeux et demi-frère de Guillaume, avant ou après sa sortie de prison (il est emprisonné de 1082 à 1087) pour orner la cathédrale de Bayeux (consacrée en juillet 1077) afin de conter par l’image les exploits de Guillaume à ses sujets, dont peu savent lire. Odon, reconnaissable à la tonsure propre aux ecclésiastiques, est lui-même en bonne place dans la tapisserie puisqu’il participe à la bataille en personne, muni d’un bâton au lieu d’une épée – les ecclésiastiques ayant le droit de frapper l’ennemi mais pas de faire couler le sang.

La tapisserie au fil des siècles

bayeux3La Tapisserie de Bayeux poursuit ensuite fièrement sa mission au fil des siècles en propageant les exploits de Guillaume auprès des nouvelles générations.

La tapisserie se trouve mentionnée pour la première fois par écrit dans l’Inventaire des biens de la Cathédrale de Bayeux dressé en 1476 par Louis d’Harcourt. La tapisserie est inventoriée sous le numéro 262 comme «une tente tres longue et estroicte de telle a broderie». L’inventaire précise aussi qu’elle est suspendue le long de la nef de la cathédrale une semaine par an, pour la Fête des Reliques, du 1er au 8 juillet. C’est d’ailleurs sur les reliques de Bayeux que Harold a prêté serment devant Guillaume, serment qui n’aurait pas été respecté ensuite (bien qu’on n’ait jamais su quel était l’objet exact de ce serment), provoquant la conquête de l’Angleterre quelques mois plus tard.

Puis la tapisserie échappe de peu à une troupe de Huguenots qui met à sac la cathédrale en 1562, grâce à la présence d’esprit du clergé de l’époque. Mais elle a moins de chance à la Révolution française, comme raconté par Wikipédia: «En 1792, la France étant menacée d’invasion, des troupes furent levées. Au moment du départ du contingent de Bayeux, on s’avisa qu’un des chariots chargés de l’approvisionnement n’avait pas de bâche. Un participant zélé proposa de découper la tapisserie conservée à la cathédrale pour couvrir le chariot. Prévenu tardivement, le commissaire de police, Lambert-Léonard Le Forestier, arriva cependant juste à temps pour empêcher cet usage.» Malgré cela, il manque à ce jour la fin de la tapisserie, qui représentait sans doute le couronnement de Guillaume à Londres comme roi d’Angleterre le 25 décembre 1066.

bayeux6Après avoir été sauvée de la destruction, la tapisserie devient un bien national issu des confiscations de 1790, comme tant d’autres trésors de la noblesse et du clergé. Son renom dépasse désormais l’échelon local puis régional pour susciter l’admiration nationale, notamment lors de son exposition à Paris en 1803 à la requête de Napoléon. Napoléon souhaite en effet faire de la tapisserie un outil de propagande pour une campagne militaire qu’il projette en 1804 en Angleterre, un projet auquel il renonce ensuite, suite à quoi la tapisserie est rendue à la ville de Bayeux.

La tapisserie est à nouveau cachée pendant la guerre franco-prussienne de 1870 puis pendant la première guerre mondiale. Elle est cachée à nouveau pendant la seconde guerre mondiale, alors que la ville de Bayeux, proche des plages du débarquement, est durement meurtrie en juin 1944. Heinrich Himmler aurait souhaité faire transférer la tapisserie à Berlin en août 1944, après le transfert de celle-ci au Louvre par la Gestapo fin juin 1944, sans succès. La tapisserie revient à Bayeux en 1945.

Suite à ce parcours quelque peu chaotique, une salle entière lui est consacrée en 1842 dans la bibliothèque municipale de Bayeux, en tant que premier «livre» de la bibliothèque municipale. Puis la tapisserie intègre un premier musée en 1913 suivi d’un nouvel aménagement en 1948. Depuis 1983, elle est exposée dans un musée qui lui est entièrement dédié. Logiquement dénommé Centre Guillaume le Conquérant, ce musée est ouvert 360 jours par an pour accueillir les visiteurs affluant des quatre coins du monde.

En 2007, nouvelle étape dans sa renommée désormais mondiale, la tapisserie est classée au registre «Mémoire du monde» de l’UNESCO, qui recense le patrimoine documentaire ayant à la fois un intérêt international et une valeur universelle. En 2016, la Tapisserie de Bayeux est l’un des fleurons des célébrations des 950 ans de la Bataille de Hastings, qui se déroulent en Normandie et en Angleterre entre le 21 avril et le 14 octobre.

Une oeuvre textile monumentale

bayeux11Techniquement parlant, on a 58 scènes (numérotées a posteriori sur une deuxième toile servant de support à la première) sur une bande de lin écrue longue de 68,38 mètres et large de 50 centimètres, avec 636 personnages dans la partie centrale de la tapisserie, dont seulement trois femmes et trois enfants, y compris quinze personnages principaux identifiés par leur nom en latin (dont Edouard, Harold, Guillaume, Odon et quelques autres).

On compte aussi 202 chevaux et mulets, 55 chiens et 505 créatures diverses, réelles et fantastiques. On a également 37 édifices militaires et religieux (y compris le Mont-Saint-Michel, l’abbaye de Westminster et les châteaux de Winchester, Bayeux et Rouen), 41 vaisseaux et barques et 49 arbres, preuve que la nature n’est pas oubliée, aussi bien pour la construction des vaisseaux que pour séparer les scènes de la tapisserie les unes des autres avec des arbres quelque peu stylisés. Les chiffres donnés par Wikipédia proviennent des travaux de Simone Bertrand et ils varient légèrement selon les sources.

bayeux8La bande principale (de 33 à 34 cm de hauteur) est encadrée en haut et en bas de deux bordures historiées (de 7 à 8 cm de hauteur), composées de scènes de la vie quotidienne et de motifs animaliers et végétaux. Les scènes de la vie quotidienne sont par exemple la chasse des oiseaux à la fronde ou les labours avec semailles et hersage. On voit encore des scènes inspirées des fables d’Ésope (le corbeau et le renard, le loup et l’agneau, le loup et la cigogne, la lice et sa compagne, etc.) reprises par le fabuliste Phèdre puis – beaucoup plus tard – par le grand La Fontaine. On trouve également un bestiaire très varié (coqs, paons, béliers, cerfs, ours, poissons, lions, chameaux) doublé d’animaux mythologiques (centaures, dragons, oiseaux fabuleux) souvent disposés deux par deux et séparés par des bandes obliques ou des motifs floraux. Plus avant dans la tapisserie, les bordures historiées offrent des scènes de bataille complétant les scènes de bataille de la bande principale.

Le tout représente 1.515 sujets variés brodés de laines de huit à dix teintes naturelles (rouge, marron, beige, vert foncé, vert moyen, vert bronze, bleu foncé, bleu roi, bleu clair, jaune moutarde), obtenues à partir de trois piments naturels (pastel, garance, gaude). Les points utilisés sont surtout le point de tige pour les contours et les inscriptions et le point de couchage (appelé aussi point de Bayeux) pour remplir les surfaces. Les deux autres points présents sont le point de chaînette et le point fendu.

bayeux7Les 58 inscriptions latines (soit deux mille mots), brodées dans une laine bleu foncé presque noire, expliquent le déroulement des événements ou donnent un nom aux personnages et aux lieux. Ces inscriptions sont censées nous éclairer sur les péripéties de cette histoire vraie, quoique probablement enjolivée en faveur de Guillaume pour justifier la conquête de l’Angleterre auprès des masses, preuve que la propagande politique ne date pas d’hier, même si les techniques de propagande ont changé.

Comment tout cela tient-il ensemble? Neuf panneaux de toile de largeur (hauteur) identique – mais de longueur inégale, allant de 3 à 14 mètres – sont assemblés les uns aux autres par de fines coutures – d’aucuns parleraient de surfilage. Le premier surfilage est peu discret, avec un décalage entre les panneaux, mais les surfilages suivants se remarquent à peine. Beaucoup plus tard, en 1724, la tapisserie est doublée d’une seconde toile de lin, pour résister au poids des ans et faciliter son accrochage. C’est sur cette seconde toile que sont ajoutés les numéros des scènes.

L’ensemble pèse désormais 350 kilos, si bien que la tapisserie serait non seulement la bande dessinée la plus ancienne mais aussi la plus lourde du monde. Déjà restaurée à deux reprises, au début du 18e siècle et en 1842, une nouvelle restauration est entreprise en 1860, avec 120 reprises faites sur la toile et l’ajout de 518 fragments par rapiécer les parties trouées ou trop fragiles, surtout vers la fin de la tapisserie, mais cette fois avec des laines teintées au moyen de colorants de synthèse.

Un témoignage de la vie civile et militaire au 11e siècle

bayeux5En tant que témoin de son époque, la tapisserie nous apprend moult choses sur les techniques du 11e siècle dans divers domaines, par exemple l’architecture civile et militaire, l’équipement militaire, la navigation ou les pratiques agricoles. On apprend par exemple à quoi ressemblent les châteaux, y compris celui de Westminster, avec des terrassiers à l’oeuvre en direct. La même remarque vaut pour les vaisseaux puisque les bûcherons coupent les arbres sous nos yeux pendant que les charpentiers construisent la flotte qui permettra aux Normands d’envahir l’Angleterre.

bayeux10Grâce à la tapisserie, on apprend aussi que, en temps de paix, les comtes, ducs et rois montent leurs chevaux sans armement, accompagnés de leur meute de chiens de chasse. Lorsqu’ils ne sont pas à cheval, faucon au poing, ils sont assis sur des sièges décorés et ornés de coussins pour recevoir les messagers et délibérer de l’avenir du pays. Ils dînent à table, usant de couteaux, bols, coupes, pichets, plats et cornes à boire, et n’arrachent donc plus la viande à pleines mains ou à pleines dents comme certains de leurs ancêtres vikings au 9e siècle. Les cuisiniers ont préparé des mets rôtis ou bouillis à base d’aliments protéinés (porc, bœuf, mouton, volaille, poisson). Les soldats mangent du pain, de la soupe et des poulets rôtis sur place en utilisant leur bouclier comme table (ou comme assiette) pour plus de commodité.

TonneauBayeuxLe tout est bien entendu arrosé de vin local puisque la Normandie médiévale produisait du vin avant de produire du cidre. Traîné par deux hommes, un tonneau de vin cerclé de fer et surmonté de hallebardes se trouve d’ailleurs en tête du convoi des troupes à pied et à cheval en route vers l’Angleterre, juste derrière Guillaume le Conquérant, avant que les troupes embarquent sur les vaisseaux avant de franchir la mer de la Manche. Lors des préparatifs de cette bataille, lorsque les Normands construisent leurs 696 bateaux (chiffre donné par Wace, auteur du «Roman de Rou») pour traverser la Manche, 36 hectolitres (?) de vin – et cent mille litres d’eau à partager avec les chevaux – auraient été livrés sur place pour consommation quotidienne sur le chantier.

bayeux1On apprend encore que la plupart des combattants portent des broignes (vêtements de défense protégeant le thorax) et certains des cottes de mailles (apparues récemment et en train de se généraliser), que leurs boucliers sont ornés de signes distinctifs et qu’ils se battent souvent à main nue – et non gantés – avec diverses armes (haches, masses, lances, épées, arcs). Bien avant l’époque des Beatles, la coupe de cheveux permet de distinguer les Anglais des Normands. Les Anglais ont les cheveux courts sur tout le crâne et portent des moustaches alors que les Normands ont la nuque et le bas du crâne rasés.

Nombre de spécialistes se penchent sur la tapisserie pour étudier les techniques de combat de l’époque, sur lesquelles on ne s’étendra pas ici. Notons seulement que, contrairement à notre époque contemporaine, le chef est en première ligne devant son armée, en prenant tous les risques, et ne se réfugie pas frileusement dans un bunker derrière une flopée de gadgets high-tech en attendant que ses troupes se fassent trucider.

Grâce aux technologies contemporaines, on peut également voir les navires, les combattants et les chevaux en mouvement dans une version animée de la tapisserie, intitulée «The Animated Bayeux Tapestry» et disponible sur YouTube en septembre 2009. L’animation est de David Newton et la bande-son de Marc Sylvan avec des musiques et des bruitages en phase avec le sujet. Cette version animée débute à mi-chemin de la tapisserie originale par le passage de la comète de Halley le 20 mars 1066 (mauvais augure à l’époque médiévale) et se termine par la Bataille de Hastings le 14 octobre 1066. Menée dans le cadre d’un projet étudiant au sein du Goldsmiths’ College (qui fait partie de l’Université de Londres), cette vidéo est un mariage réussi entre médiéval et numérique tout en restant fidèle à la version originale. David Newton a remplacé les inscriptions latines par des titres en anglais, ce qui ajoute à la compréhension du sujet pour les personnes ne maîtrisant pas parfaitement le latin.

Une réplique exacte de la tapisserie en Angleterre

bayeux14En 1885, à l’époque victorienne, Elizabeth Wardle, brodeuse dans le Straffordshire et membre de la Leek Embroidery Society, voit des reproductions en couleur de la tapisserie originale éditées par le South Kensington Museum (devenu ensuite le Victoria & Albert Museum) à Londres. Elle décide de (faire) réaliser une réplique exacte de la tapisserie pour que l’Angleterre dispose elle aussi de cette tapisserie et se rend également à Bayeux pour admirer la tapisserie originale. Son époux Thomas Wardle, lui-même maître teinturier en soie à Leek, produit des laines proches des couleurs originales.

Le chantier est lancé et dure un peu plus d’une année. Sous l’égide d’Elizabeth Wardle, 35 brodeuses accomplies se mettent au travail pendant un an. Les brodeuses de la Leek Embroidery Society bien sûr, mais aussi d’autres brodeuses venant du Derbyshire, de Birmingham, de Macclesfield et même de Londres. Chaque brodeuse signe la tapisserie en brodant son nom au verso de la toile.

bayeux13La tapisserie réalisée est exposée pour la première fois en 1886 dans le Nicholson Institute de Leek. Elle voyage ensuite dans d’autres villes d’Angleterre, tout comme aux États-Unis et en Allemagne, pour terminer son voyage à Reading, ville du comté de Berkshire, à l’ouest de Londres. Suite à une exposition organisée en 1895 à la mairie de Reading, la tapisserie est rachetée par Arthur Hill, ancien maire de Reading, avec l’accord de la Leek Embroidery Society. Arthur Hill offre ensuite la tapisserie au Reading Museum, le musée de la ville de Reading. Elle est exposée en 1897 dans la nouvelle galerie d’art du musée avant de disposer de sa propre salle près de cent ans plus tard, en 1993. Une salle spécifique est en effet aménagée pour que la tapisserie puisse être exposée dans son entier à longueur d’année, avec des explications complémentaires sur la conquête normande, tout comme des informations sur l’histoire des migrations saxonnes et des raids vikings dans la région de Reading lors des quatre siècles précédant cette conquête.

Pourquoi Reading? Il existe un lien entre la ville de Reading et la famille de Guillaume le Conquérant. Henri, le quatrième fils de Guillaume le Conquérant, devient roi d’Angleterre à la mort de son neveu Guillaume II Rufus (fils de Robert, lui même défunt et premier fils de Guillaume le Conquérant) sous le nom de Henri Ier. Or le fils d’Henri Ier traverse la Manche en 1120 sur un vaisseau dénommé Blanche Nef, qui sombre corps et biens, probablement la catastrophe la plus tragique de cette époque. Henri Ier aurait plus tard fondé l’abbaye de Reading suite à ce grand malheur. Lors de son décès en 1135, il est enterré à Reading devant l’autel principal de l’église abbatiale.

La tapisserie de Reading voyage régulièrement depuis 1928, en Angleterre et dans le monde entier, notamment en Afrique du Sud. Elle est exposée en 1966 dans la Battle Abbey – une abbaye érigée par Guillaume à l’endroit même de la Bataille de Hastings – pour commémorer les 900 ans de cette illustre bataille.

Une mosaïque en acier en Nouvelle-Zélande

bayeux17Il existe de nombreuses reproductions de la Tapisserie de Bayeux, tout comme de nombreuses suites imaginaires tentant de retracer la fin manquante. Elles sont recensées dans Wikipédia.

Une des réalisations les plus originales est celle de Michael et Rachael Linton à Geraldine, en Nouvelle-Zélande. Michael Linton (en tant que réalisateur) et sa fille Rachael (en tant que designer) débutent en 1979 une mosaïque représentant elle aussi fidèlement la Tapisserie de Bayeux, mais cette fois constituée de pièces d’acier à ressort (de 7 millimètres carrés chacune) découpées pour l’occasion. Suivent deux autres projets connexes. Le tout sera terminé en 2012.

Les pièces d’acier à ressort proviennent de disques d’acier produisant les motifs des tricots sur un très grand métier à tricoter industriel, désormais obsolète. Chaque disque d’acier comprend lui-même de nombreuses extrémités composées chacune de 72 ou 84 dents, selon la taille du disque. Ce sont ces dents, découpées manuellement l’une après l’autre, qui vont donner les 3 millions de pièces d’acier nécessaires à cette oeuvre monumentale produite sur 33 ans.

Après avoir été nettoyées au white spirit, les pièces découpées sont disposées par petites surfaces sur un ruban de masquage. De nombreuses années sont nécessaires pour constituer un canevas de métal sur le temps libre de Michael Linton, par ailleurs fabricant et vendeur de pull-overs à Geraldine avec son épouse Gillian. Michael Linton et et sa fille Rachael se documentent également pendant huit ans sur la Tapisserie de Bayeux et l’histoire de cette période.

bayeux16Lorsque le canevas de métal est prêt, il est enduit de cirage noir pour remplir les espaces entre les pièces et constituer un fond uniforme. Rachael Linton a préparé un calque avec la reproduction de la Tapisserie de Bayeux, pour report sur la mosaïque. Une esquisse des motifs est peinte sur la mosaïque avec un trait d’émail noir. Vient ensuite la peinture des surfaces en utilisant huit émaux de couleur proches des couleurs de la tapisserie (argent, or, rouge, vert, vert clair, bleu marine, bleu clair, noir). Les couleurs sont ajoutées une à une sur les panneaux, à savoir la première couleur sur tous les panneaux et ainsi de suite, pour ne pas avoir à laver les pinceaux et pour ajouter à la qualité de l’ensemble, en débutant par la couleur argent (une année de travail), puis la couleur or (deux années de travail), puis la couleur rouge (une année de travail) et ainsi de suite. S’ensuivent trois couches de vernis polyuréthane (deux couches fines puis une couche épaisse) pour protéger le tout.

Première réalisation d’une oeuvre à trois volets, la reproduction de la Tapisserie de Bayeux sur une mosaïque d’acier de 34 mètres de long et 30 centimètres de large requiert vingt ans de travail – de 1979 à 1999. En octobre 2001, la mosaïque est exposée en permanence à Geraldine dans une salle aménagée à cet effet.

S’ajoute ensuite la fin imaginaire de la Tapisserie de Bayeux, sur huit mètres, y compris le couronnement de Guillaume à Londres comme roi d’Angleterre, à savoir cinq ans de travail supplémentaire – de 1999 à 2004 – et l’exposition de cette fin à la suite de la première réalisation.

S’ajoute enfin un troisième projet de 22 mètres (composé lui-même de 400.000 pièces de métal) ayant lui-même demandé huit années supplémentaires de travail – de 2004 à 2012 – pour illustrer dans la même veine les batailles de Fulford (20 septembre 1066) et de Stamford Bridge (25 septembre 1066), à savoir les deux batailles ayant précédé la Bataille de Hastings (14 octobre 1066), qui n’apparaissent pas dans la Tapisserie de Bayeux originale. L’exposition de cette troisième réalisation débute le 20 septembre 2012, à côté des deux réalisations précédentes.

Suivant la tradition médiévale, Michael Linton ajoute des puzzles mathématiques imbriqués dans la mosaïque (soit 10.000 pièces pour les puzzles), qui sont à décoder par le public. Ces puzzles étaient un passe-temps apprécié dans les temps médiévaux.

bayeux15Le tout représente 33 ans de travail, à savoir: (a) vingt ans de travail (1979-1999) pour la reproduction de Tapisserie de Bayeux (18 panneaux et demi, 33,8 mètres de long, 230 kilos), (b) cinq ans de travail (1999-2004) pour la conception et la création de la fin manquante de la Tapisserie de Bayeux (4 panneaux et demi, 8 mètres de long, 60 kilos) et (c) huit ans de travail (2004-2012) pour la réalisation complémentaire des batailles de Fulford et de Stamford Bridge (12 panneaux, 22 mètres de long, 160 kilos).

Les trois volets de cette mosaïque en acier représentent 3 millions de pièces de métal et 35 panneaux avec cadre d’aluminium (sur 64 mètres de long et 30 centimètres de large), le tout pesant 450 kilos. La mosaïque médiévale de Michael Linton rejoint le Livre Guinness des Records en 2005 en tant que plus grande mosaïque en acier au monde.

En 2016, la mosaïque – dénommée «1066: A Medieval Mosaic» – entame son premier long voyage intercontinental. Elle franchit les 18.700 kilomètres séparant la Nouvelle-Zélande de l’Angleterre pour être exposée dans la crypte de l’église de Hastings entre le 13 août et le 28 octobre lors des célébrations du 950e anniversaire de la Bataille de Hastings.

La fin manquante imaginée et créée à Aurigny

bayeux18Si les derniers mètres de la Tapisserie de Bayeux originale sont manquants à tout jamais, une équipe de l’île anglo-normande d’Aurigny s’attelle elle aussi à la tâche en 2012 pour tenter de les imaginer et de les recréer tout en restant fidèle à la tapisserie originale, avec les mêmes points, un tissu de lin écru semblable et des laines de même teneur et de couleurs similaires.

Contrairement à la Normandie, rattachée à la France en 1204, Aurigny est toujours sous l’égide de la couronne britannique en 2016, et ceci depuis la Bataille de Hastings le 14 octobre 1066, tout comme les autres îles anglo-normandes de l’archipel de Guernesey, situé au large des côtes normandes.

Inspirée par les travaux de Jan Messent, artiste brodeuse britannique, la réalisation de ce projet est lancée le 1er février 2012 par une habitante d’Aurigny, Kate Russell, bibliothécaire bénévole et responsable de ce projet au fil des ans. Kate Russell est assistée par deux autres habitants d’Aurigny, Pauline Black, designer chargée du dessin de la future tapisserie, et Robin Whicker, historien local et auteur du texte latin brodé.

bayeux20Dénommée «The Alderney Bayeux Tapestry Finale» (Aurigny se traduit en anglais par Alderney), cette réalisation devient un grand projet communautaire impliquant pendant toute une année 416 personnes habitant Aurigny ou de passage sur l’île, heureuses d’ajouter leurs propres points à cette tapisserie, y compris le prince Charles et son épouse lors d’une visite de courtoisie le 20 juillet 2012. La plus jeune brodeuse a 4 ans et la plus âgée 100 ans, et les hommes brodent tout autant que les femmes.

Longue de trois mètres, la Tapisserie d’Aurigny – fin imaginaire de la Tapisserie de Bayeux – retrace quatre scènes historiques, à savoir: (1) le repas de Guillaume et de ses demi-frères Odon, évêque de Bayeux, et Robert, comte de Mortain, à l’issue de la Bataille de Hastings, alors que les morts jonchent le sol; (2) la capitulation officielle des nobles londoniens début décembre 1066 à Berkhamsted après que les vivres de la capitale aient été coupées par Guillaume; (3) le couronnement de Guillaume à Londres comme roi d’Angleterre le 25 décembre 1066 à l’Abbaye de Westminster; (4) la construction prochaine de la Tour Blanche (appelée plus tard la Tour de Londres) en pierre calcaire de Caen, qui sera importée de Normandie pour l’occasion.

Tout comme dans la tapisserie originale, la Tapisserie d’Aurigny est elle aussi bordée de deux bandes (supérieure et inférieure) montrant des animaux mythiques et des scènes complétant ou expliquant la scène centrale, y compris deux mentions spécifiques aux îles anglo-normandes. On voit d’une part Wace, natif de Jersey et auteur du «Roman de Rou», chronique normande rédigée dans les années 1160, et d’autre part les emblèmes de trois îles anglo-normandes – Guernesey représenté par un âne, Jersey représenté par un crapaud et Aurigny représenté par un macareux – entourés de la queue du lion anglais.

bayeux19Terminée le 28 février 2013, la Tapisserie d’Aurigny reçoit l’approbation générale des autorités, des spécialistes – y compris la conservatrice de la Tapisserie de Bayeux – et du grand public lors de sa présentation officielle à Aurigny le 5 avril 2013. Suit une série philatélique sur coton vendue au printemps 2013 à la poste d’Aurigny. En 2014, la Tapisserie d’Aurigny est exposée au Musée de la Tapisserie de Bayeux, entre le 1er juillet et le 9 septembre, et admirée par plus de 140.000 visiteurs. De retour à Aurigny, elle est exposée en permanence à la bibliothèque d’Aurigny, à l’endroit même où elle a été conçue et réalisée, avec une réplique exposée au Musée de la Tapisserie de Bayeux, à l’étage situé au-dessus de la tapisserie originale. En 2016, lors des célébrations entourant le 950e anniversaire de la Bataille de Hastings (entre le 21 avril et le 14 octobre), la Tapisserie d’Aurigny voyage à nouveau pour être exposée dans plusieurs lieux historiques des îles anglo-normandes (à Jersey et Guernesey) et d’Angleterre (à Battle, Berkhamsted et Hastings).


Quelques liens

[en français]
La Tapisserie de Bayeux – Wikipédia
La Tapisserie de Bayeux – Ville de Bayeux
La Tapisserie de Bayeux – Musée de Bayeux
La Tapisserie de Bayeux intégrale – InFrancia.org
Un historien raconte la Tapisserie de Bayeux – Vidéo de Laurent Ridel

[en anglais]
The Bayeux Tapestry – Wikipedia
The Bayeux Tapestry tituli [with images] – Wikipedia
The Bayeux Tapestry – La tapisserie complète proposée section par section par l’AEMMA
A panoramic image of The Bayeux Tapestry – Une image panoramique de la tapisserie proposée par la Bibliotheca Augustana
The Bayeux Tapestry – Bayeux Museum
Britain’s Bayeux Tapestry at Reading Museum – Description
Britain’s Bayeux Tapestry at Reading Museum – La tapisserie complète
A Guide to the Bayeux Tapestry [with many links] – Medievalists.net
The Animated Bayeux Tapestry – Vidéo de David Newton et Marc Sylvan
1066: A Medieval Mosaic -A Geraldine, en Nouvelle-Zélande
1066: A Medieval Mosaic – Interview de Michael Linton
The Alderney Bayeux Tapestry – A Aurigny, dans les îles anglo-normandes
The Alderney Bayeux Tapestry – Vidéo de la BBC
The Alderney Bayeux Tapestry – Interview de Kate Russell


Voir aussi d’autres articles et livres sur l’art médiéval.


Copyright © 2016 Marie Lebert
Licence CC BY-NC-SA version 4.0

Written by marielebert

2016/10/02 at 12:59

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