Le vin normand à l’époque médiévale

Par Marie Lebert, version du 29 septembre 2016.

WeinbauPsalter La Normandie est une ancienne région viticole française, une réalité qui pourrait en surprendre plus d’un. En effet, la Normandie est un pays de vignes (et de vin) bien avant d’être un pays de pommiers (et de cidre). La vigne est omniprésente sur les vallons normands aux 11e et 12e siècles. Il faut attendre le 13e siècle pour que le pommier remplace peu à peu la vigne. Voici un état des lieux médiéval, avec l’aide des spécialistes dont j’ai lu les écrits.


* L’emplacement des vignobles normands
* La réputation des vins normands
* Le déclin du vignoble normand
* L’avènement de la pomme et du cidre
* Un guide des vins médiéval
* Une courte bibliographie

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L’emplacement des vignobles normands

JBBourguignonDAnville1719Si la vigne est importée en Normandie dès l’époque romaine, avec des traces quasi-certaines à partir du 7e siècle, elle se développe aux 11e et 12e siècles sous les ducs de Normandie, pour la production de vin ecclésiastique (vin de messe et vin abbatial) et la production de vin laïc (vin de table… pour les tables fortunées). L’histoire de la vigne a donc des ramifications à la fois dans l’histoire religieuse et l’histoire populaire, comme c’est souvent le cas pour un sujet médiéval.

On trouve de la vigne sur nombre de pentes normandes exposées au soleil, à l’exception du Cotentin semble-t-il. Les trois grandes zones viticoles seraient la vallée de la Seine (entre Vernon et les Andelys), les coteaux d’Argences (à l’est et au sud-est de Caen) et l’Avranchin (surtout à Genêts, au Val-Saint-Père et à Saint-Jean-le-Thomas).

D’autres régions viticoles existent à Longueville (Calvados), dans le Perche (Orne) et à Jumièges (Seine-Maritime). Sans surprise, les vignobles sont souvent situés auprès d’une abbaye de renom. En effet, les grands vignobles sont d’abord ecclésiastiques puisqu’ils sont la propriété des abbayes et des cathédrales. Les vignobles de Saint-Jean-le-Thomas appartiennent au Mont Saint-Michel et ceux des coteaux d’Argences appartiennent à l’abbaye de Fécamp. Deux exemples parmi tant d’autres. Mais il existe aussi de petits vignobles laïcs côtoyant des arbres fruitiers et des cultures de céréales.

Dans les églises, on a besoin de vin non seulement pour les prêtres disant la messe mais aussi pour les fidèles puisque ceux-ci communient sous les deux espèces (pain et vin) jusqu’au 13e siècle. Quant au vin de table, il est indispensable pour accompagner les mets servis à la table des évêques et des abbés (tout comme la table des seigneurs), qui souhaitent également honorer leurs hôtes de passage par un vin digne de ce nom. De plus, si les moines de l’abbaye du Mont Saint-Michel boivent du cidre et de l’eau en semaine, ils boivent eux aussi du vin le dimanche et lors des fêtes religieuses.

TonneauBayeux Le vin normand est exporté en Angleterre, ce qui n’est guère surprenant puisque l’Angleterre fait partie du duché normand (ou plus exactement du royaume anglo-normand) depuis la Bataille de Hastings en 1066. Lors des préparatifs de cette bataille, les Normands construisent 696 bateaux (selon Wace, auteur du «Roman de Rou») pour traverser la Manche. 36 hectolitres de vin auraient été livrés sur place pour consommation quotidienne sur le chantier, tout comme cent mille litres d’eau à partager avec les chevaux. Sur la Tapisserie de Bayeux, un tonneau de vin cerclé de fer et surmonté de hallebardes, traîné par deux hommes, se trouve en tête du convoi des troupes à pied et à cheval en route vers l’Angleterre, juste derrière Guillaume le Conquérant, avant que les troupes normandes embarquent sur les bateaux pour franchir la mer de la Manche.

La réputation des vins normands

BeaumaisEgliseFacade Au Moyen Âge, on ne sait pas encore bien vinifier le vin, qui est conservé dans des tonneaux parfois rudimentaires. Ce vin dure donc rarement au-delà de l’année en cours et tourne ensuite en vinaigre. Le vieux vin étendu d’eau sert de boisson aux domestiques et aux soldats. La bouteille en verre n’apparaît que beaucoup plus tard, à la fin du 17e siècle.

Il existe certainement des sources historiques célébrant les qualités et les vertus du vin normand médiéval, mais il reste à les trouver. D’autres sources estiment que les vins normands sont de qualité très moyenne, ce qui reste à confirmer. Au 13e siècle par exemple, le vin d’Argences n’a pas bonne presse dans «La bataille des vins», un long poème composé par Henri d’Andeli en 1224 pour juger des vins français de l’époque, et souvent considéré comme le premier guide des vins au monde.

Au 15e siècle, Olivier Basselin, auteur d’un vau-de-vire (chanson à boire) arrivé jusqu’à nous, parle même du «vin tranche-boyau d’Avranches», surnommé aussi le «vin de quatre hommes», puisque trois hommes sont nécessaires pour forcer le quatrième à boire… tellement le vin est mauvais. Cette histoire est également racontée en 1996 par le prieur de l’abbaye du Mont Saint-Michel. Mais qui nous dit qu’elle est vraie? Quand au vin de Brion, produit dans une abbaye de l’Avranchin appartenant à celle du Mont Saint-Michel, sa qualité semble tout aussi moyenne puisqu’il est laissé sans problème aux serviteurs par les religieux du Mont.

Le déclin du vignoble normand

Casini1761Grisy La production de vin normand commence à baisser au cours de la deuxième moitié du 12e siècle. On évoque la concurrence d’autres régions viticoles, avec des vins de meilleure qualité facilités par des échanges commerciaux en hausse. Lorsque la Normandie est intégrée à l’empire Plantagenêt en 1154, on voit arriver les vins de la Loire et de Bordeaux. Lorsque la Normandie est conquise par le roi Philippe Auguste en 1204 pour être intégrée au Royaume de France, ces vins sont remplacés par les vins d’Île-de-France et de Bourgogne.

Pourquoi le vignoble normand décline-t-il au fil du temps? Certains historiens évoquent un climat moins clément et même un refroidissement climatique à la fin du Moyen Âge, mais d’autres sources autorisées parlent de l’influence du défrichement des forêts et du déboisement qui s’ensuit sur l’état des sols.

Même s’il existe encore quelques vignobles aux 13e et 14e siècles, la Normandie importe de plus en plus son vin… et se met au cidre. La production de vin cesse au 15e siècle dans l’Avranchin et au 16e siècle dans le Perche. Les quelques vignobles subsistants sont définitivement emportés dans la deuxième moitié du 19e siècle par les ravages du phylloxéra, comme dans nombre de régions viticoles françaises. Contrairement à d’autres régions qui plantent à nouveau de la vigne après avoir vaincu le phylloxéra, la Normandie privilégie désormais le pommier, à l’exception d’un vignoble commercial (Les Arpents du Soleil) à Grisy (Calvados) depuis 1995 et de deux micro-vignobles associatifs à Gaillon (Eure) et à Avranches (Manche) depuis 2012.

L’avènement de la pomme et du cidre

PommeLelieur Quand la pomme est-elle vraiment apparue en Normandie? L’avènement du pommier cultivé et de sa pomme – devenue l’emblème de la région – est difficile à dater. Les premiers pommiers auraient été importés du pays basque et ils auraient apprécié les qualités du sol normand, qualifié de «léger et légèrement acide», tout comme le climat océanique de la région.

D’après les éminents historiens dont j’ai lu les travaux, on mentionne des donations de pommes à des abbayes dès la fin du 12e siècle, pour faire du cidre bien sûr, et on mentionne aussi la fabrication du cidre dans les corvées exigées par les seigneurs du lieu. Les pommiers auraient donc été cultivés en Normandie dès la fin du 12e siècle, et peut-être même avant.

Après avoir fait figure d’exception dans une région où les vignobles sont encore nombreux, les champs de pommiers étendent leur emprise de siècle en siècle sur les pentes et les vallons normands. L’espérance d’une belle récolte de pommes remplace l’angoisse de vendanges gâtées par la pluie. De plus, le pommier exigerait un peu moins de travail que la vigne. Mais le passage de la vigne au pommier ne se fait pas en un jour, et ne se fait pas non plus de manière homogène. Le cidre est encore inconnu dans l’Eure alors qu’il est présent en abondance (avec le vin) dans les caves des châteaux du Cotentin et de l’Avranchin. Les deux productions (vin et cidre) cohabitent pendant plusieurs dizaines d’années et certains pressoirs à vin servent à écraser aussi bien le marc de raisin que le marc de pomme.

Si le cidre semble se généraliser dès le 16e siècle, il est sans conteste devenu la boisson régionale au 18e siècle. «À Caen, en 1733, les cabarets de la ville vendent 1.005 pots de vin contre 42.916 pots de cidre, soit 40 fois plus», nous raconte Jean-Claude Viel. La concurrence de la bière – y compris normande – n’a pas encore sonné.


Un guide des vins médiéval

BatailleDesVins Sous le titre «La Bataille des vins» et le sous-titre «Dit des vins de France», ce long poème de 204 vers est composé en 1224 par Henri d’Andeli pour juger des vins français de l’époque. Ce poème – première tentative médiévale d’un classement des vins – est aujourd’hui considéré comme le premier guide des vins au monde. Il constitue aussi un irremplaçable témoignage sur les vignobles français du début du 13e siècle.

Le poème «se déroule à la table du roi de France Philippe Auguste, qui a envoyé partout ses messagers rassembler les meilleurs vins blancs [le vin rouge se développe au 14e siècle, ndlr] pour en établir la hiérarchie. Un prêtre anglois (…) déguste les vins qui lui sont présentés, excommunie ou chasse à coups de bâton les mauvais vins. Ceux qui restent en lice ne tardent pas à se disputer la préséance et, dit le poète, ils en seraient venus aux mains si les vins avaient des mains.» (Wikipédia)

Sur quelque 70 vins venant non seulement de France (58 vins) mais aussi de toute l’Europe (notamment de Chypre, d’Espagne et de la vallée de la Moselle), 49 vins sont célébrés à leur juste valeur (notamment ceux de Chablis, de Saint-Émilion et de Bordeaux, déjà…) et sept vins (dont on taira le nom ici) sont rejetés comme étant vraiment trop mauvais. Le gagnant est un vin doux de Chypre. Les spécialistes (actuels) du sujet pensent qu’il s’agirait du Commandaria, qui se déguste toujours à notre époque.

Ce premier guide des vins au monde marque l’époque médiévale. Pendant tout le Moyen Âge, la France est le plus grand exportateur de vins au monde (ce qui est toujours le cas à notre époque) et la région de Paris le plus grand vignoble de France (ce qui n’est plus le cas à notre époque).

Que sait-on de l’auteur de ce poème? Henri d’Andeli est un clerc et écrivain français d’origine normande, qui monte ensuite dans la capitale pour exercer ses talents de clerc tout en écrivant des poèmes en vers octosyllabiques à rimes plates.

Outre «La Bataille des vins», deux autres de ses poèmes franchissent les siècles. Le premier poème est «Le Dit du chancelier Philippe», un éloge funèbre de 266 vers rédigé en 1236 en hommage à celui qui était non seulement le chancelier de Notre-Dame de Paris mais aussi le protecteur de l’auteur. Le second poème est «La Bataille des sept arts», un poème de 461 vers qui aurait été composé entre 1236 et 1250. Il s’agit d’un combat parodique entre Grammaire (soutenue par des auteurs classiques) et Logique (soutenue par Droit, Médecine et Théologie).

Quant à «La Bataille des vins», il faudra attendre plusieurs siècles pour que ce guide médiéval soit supplanté par d’autres guides, par exemple la «Classification des vins» publiée par le Moniteur vinicole en 1856.


Une courte bibliographie

2016> «Vignoble de Normandie». Article de Wikipédia régulièrement actualisé.

2016> Jean-Claude Viel. «Vin de Normandie – Histoire et actualité». Le blog de l’auteur, guide et conférencier, avec des extraits de son livre «Vins, vignes et vignerons de Normandie», 2e édition revue et augmentée, publiée aux Éditions du Léopard Normand en février 2016.

2010> Laurent Ridel. «Une culture oubliée: les vignobles de Normandie». Article en ligne sur son site «Histoire normande», publié le 14 septembre 2010.

1996> Association Cep Vigne. «Vin normand: à la recherche du vignoble perdu». Une passionnante vidéo de 12 minutes et 48 secondes réalisée par l’association Cep Vigne en 1996.

1871> Adrien Pannier. «Lettre… sur les origines du pommier. Expositions pomologiques». Extrait du Bulletin de la Société d’horticulture et de botanique du centre de la Normandie, 1871, pp. 209-229.

1855> Léopold Delisle. «Études sur la condition de la classe agricole et l’état de l’agriculture en Normandie au Moyen Âge». Evreux, imprimerie de A. Hérissey, 1851. Voir notamment le chapitre XV, «Des vignes», pp. 418-470. Ouvrage librement disponible en ligne dans Google Books.

1844> Jean-Benoît-Désiré Cochet. «Culture de la vigne en Normandie». Mémoire lu à l’Académie royale de Rouen en 1844.

1224> Henri d’Andeli. «La bataille des vins». Long poème composé en 1224 par un clerc et poète d’origine normande.


Voir aussi d’autres articles et livres sur l’art médiéval.


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Written by marielebert

2016/04/27 at 05:14

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