Bille [8] Quatre janvier

bille

Par Marie Lebert, juillet 2016.
Illustration de Denis Renard.

«Bille» est un court roman galactique intemporel et sans limite d’âge. [Résumé]


Vingt-huit décembre / Vingt-neuf décembre / Trente décembre / Trente-et-un décembre / Premier janvier / Deux janvier / Trois janvier / Quatre janvier / Cinq janvier


Nous sommes le quatre janvier, et les premières lueurs du jour apparaissent à l’horizon.

D’un bond, Bul passe de la position assise à la position debout. Il court presque pour atteindre La Taverne, son café habituel depuis le début de l’année. Quelques instants plus tard, la chaleur du café crème pénètre dans ses veines. Cette fois, les nuages de lait sont aussi dans le ciel, de gros nuages blancs glissant vers une destination inconnue.

Après avoir remonté la rue des Bains puis tourné à droite, il attend l’heure d’ouverture du supermarché de Lion-sur-Mer. Puis il se précipite tel une rafale de vent pour rafler les cinq paquets de cacahuètes présents sur les rayons.

Une fois dehors, Bul dispose soigneusement un paquet dans chaque poche. Le cinquième se voit ouvert d’un coup de dents, juché sur la paume de sa main gauche et dégusté unité par unité pendant sa marche vers la mairie d’Hermanville-sur-Mer. Mais la réponse est la même, pas de bille, et il n’est pas utile de revenir pour une bille, lui déclare l’aimable personne à l’accueil. Un coup d’oeil à la médiathèque, mais il importe de rester focalisé sur sa mission qui, on s’en souvient, consiste à retrouver la bille de Café sans délai.

Bul compte et recompte ensuite les pièces restantes, qui ne suffiront pas pour acheter des gants. Triste et grelottant, il prend la direction de la plage. La perspective de flâner toute la journée dehors ne l’enchante guère, à cause du froid. Le manque d’habitude, peut-être.

Au moment où il passe devant la maison de la presse de Lion-sur-Mer, une intuition fulgurante le saisit.

Et là, dans la vitrine, que voit-il? «La» bille, la bille de Café qui se prélasse sur un tissu neigeux entre deux livres pour enfants, bien au chaud, alors que lui se gèle dehors depuis deux jours et trois nuits. C’est peut-être un mirage, le coup de l’oasis entourée de palmiers aperçue de très loin dans le désert brûlant, une histoire racontée par un Terrien lors d’un précédent séjour. Ou alors c’est une bille étrangement ressemblante.

Bul pousse la porte pendant que le libraire range les journaux du jour.

«Je pourrais voir votre bille?», demande Bul d’une voix oppressée en oubliant d’articuler.

Le libraire ne comprend pas très bien.

Bul, de nouveau et en articulant mieux:

«Je pourrais voir votre bille, celle qui est dans votre vitrine?»

«Oui, bien sûr. Elle est belle, hein? Vous en faites collection?»

«Non. Enfin oui, si on veut.»

La bille saute dans la paume ouverte de Bul. Il s’agit de la bille de Café, il en est sûr, il n’y a vraiment plus aucun doute possible. D’une part elle a un petit air venu d’ailleurs qui ne trompe pas, d’autre part elle respire l’intelligence, un signe qui ne trompe pas non plus.

«Vous l’avez trouvée quand?», demande Bul au libraire.

«On me l’a apportée il y a trois jours, le trente-et-un décembre, je crois. Un de mes clients l’a trouvée sur la plage un peu plus loin. Je l’ai mise dans la vitrine en attendant qu’on me la réclame.»

«Cela vous ennuierait de me rendre la bille?», dit Bul. «J’y tiens beaucoup, c’est moi qui l’ai perdue.»

«Ah, c’est vous qui l’avez perdue sur la plage?»

«Non, enfin oui, c’est à peu près cela.»

«Si cette bille est à vous, vous pouvez la prendre.»

«Merci beaucoup, vraiment, vous m’enlevez une belle épine du pied.»

«Oh, ce n’est jamais qu’une bille, et elle est à vous», dit le libraire en souriant.

Les premiers clients arrivent pour acheter leur journal matinal. Au moment de sortir sans claquer la porte, Bul se ravise:

«Puis-je regarder vos livres? J’aime les livres, vous savez, et pas seulement les billes.»

«Bien sûr, les livres sont là pour cela.»

Bul regarde l’un après l’autre tous les livres disposés sur les rayons, il n’est pas chercheur pour rien. Il en feuillette délicatement quelques-uns. Oh, un dictionnaire de proverbes et d’expressions! Il se plonge dans le dictionnaire et note mentalement quelques proverbes et expressions qui lui plaisent, pour agrémenter ses prochaines conversations avec ses collègues sur Corail et pour agrémenter aussi accessoirement quelques articles scientifiques.

Trois heures plus tard, la voix du libraire le fait sursauter.

«Je dois fermer maintenant, je vais déjeuner. Revenez cet après-midi si vous voulez.»

«Je ne sais pas», répond Bul. «Je dois aller regarder la mer maintenant, ce sera sans doute la dernière fois avant longtemps.»

Bul sort sans claquer la porte puisque c’est le libraire qui la referme derrière lui.

Après un court moment de réflexion, il décide d’aller sur la digue de pierre pour y passer le temps qui lui reste sur la Terre. A l’aide de sa montre-bracelet ronde, il envoie à Café un tweet laconique disant qu’il a retrouvé la bille et que sa mission est terminée.

Après toutes ces heures passées à suivre pas à pas les investigations de Bul sur l’ordinateur intergalactique, Café sent son estomac se dénouer. Ses yeux quittent enfin l’écran et il s’affale dans son fauteuil ergonomique, en forme de grain de café bien sûr.

Aussitôt prévenue, Souris prépare le voyage du retour.

Pendant les quelques minutes qui lui restent, Bul reste les yeux fixés sur la mer. Tout en grelottant, il ne perd pas une seconde du ballet des vagues venues battre la digue de pierre tout en lançant leurs jets d’écume blanche vers le ciel.

Bul claque des dents en attendant le signal de Souris. Vivement la chaleur permanente de Corail. Il fait diablement froid et le vent souffle en rafales. Au fond, ce n’est pas qu’il fasse vraiment froid, mais c’est un froid humide qui vous pénètre jusqu’à l’os.

Ah, voici le signal. La forme de l’arabesque rose fuchsia dessinée dans le ciel ressemble à s’y méprendre à celle d’une cacahuète. Souris veut se faire pardonner la plaisanterie du départ, sans nul doute. Le voyage dure une fraction de seconde.

Comme à son habitude après ses voyages intergalactiques, Bul retombe à côté de Boubou, dans leur grand lit rond. Boubou se jette dans ses bras en pleurant et riant tout à la fois, avant d’hoqueter de rire lorsqu’elle voit son nouvel accoutrement.

Dans un dernier sursaut d’énergie, après avoir extrait de sa poche la bille de Café, Bul retire son nouveau costume de terrien européen français normand. Le jeans délavé, la grande chemise à carreaux et le bonnet de marin rayé bleu et blanc tombent pêle-mêle sur le sol.

Café arrive en trombe. De mémoire de chercheur, c’est bien la première fois que Bul voit Café dans cet état.

Bul lui tend la bille en lui disant:

«Je ne t’invite pas maintenant, j’en ai par-dessus la tête des cafés avec nuage de lait. Dis aux collègues qu’on sera à la bulle-bureau demain soir, pour le pot de la nouvelle année.»

Bul et Boubou restent au lit vingt-quatre heures d’affilée. D’un commun accord, tout à fait exceptionnellement, ils ne regardent pas de vidéos de mers terriennes.


Chapitre suivant: Cinq janvier


Copyright © 2016 Marie Lebert

Written by marielebert

2012/11/22 at 16:56

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