Bille [7] Trois janvier

bille

Par Marie Lebert, juillet 2016.
Illustration de Denis Renard.

«Bille» est un court roman galactique intemporel et sans limite d’âge. [Résumé]


Vingt-huit décembre / Vingt-neuf décembre / Trente décembre / Trente-et-un décembre / Premier janvier / Deux janvier / Trois janvier / Quatre janvier / Cinq janvier


Nous sommes le trois janvier au petit matin, mais pas si petit, puisque le jour se lève. Il pleut, ce qui n’étonnera personne.

Bul passe de la position assise à la position debout et se dirige d’un pas vif vers le café La Taverne pour y boire son petit crème matinal. Il ouvre et referme la porte sans la claquer, cette fois ce sont ses dents qui claquent. Malgré le changement de costume, la patronne le reconnaît.

Bul parvient à dire entre deux claquements de dents:

«Je viens vous payer les dix centimes d’hier, et je vais prendre un grand café avec un nuage de lait, pour me réchauffer un peu.»

La chaleur du café coule directement dans ses veines, sans nul doute le meilleur moment de la journée.

Bul salue la compagnie et ressort sans claquer la porte.

Un café dans le ventre, les idées plus claires, trois paquets en poche – inutile de préciser que ce sont des cacahuètes -, Bul marche vers la plage d’Hermanville-sur-Mer. Arrivé sur les lieux, il s’assied sur un banc pour réfléchir tout en entamant un paquet de cacahuètes.

Sa fulgurante intuition lui dit que la bille n’est plus sur la plage. Alors, que faire? Sonner à toutes les portes? Se rendre dans toutes les écoles de la côte? Il se dit que c’est peine perdue. Il retourne à la mairie une ultime fois. Rien, là aussi c’est peine perdue. Il regarde la médiathèque avec tristesse. Pas le temps. Peut-être pour un prochain séjour, ludique cette fois-ci, ou alors un séjour d’étude sur la Mer de la Manche, avec nouvelle vidéo à l’appui.

Bul décide alors de suivre son intuition – souvent qualifiée de légendaire sur sa propre planète – et de se balader au gré de l’humeur dans les rues adjacentes, plutôt côté mer, par goût personnel. Il sent que, de là-haut, assis face à l’écran, Café est d’accord. Il contemple avec nostalgie, et de loin, la digue de pierre de Lion-sur-Mer, sur lesquelles il a passé les deux dernières nuits, des nuits qui resteront mémorables et peut-être même inoubliables.

Bul passe devant la maison de la presse de Lion-sur-Mer. Mettre une petite annonce dans la presse locale? Non, autant chercher une aiguille dans une botte de foin, une expression terrienne qui fait maintenant partie de son vocabulaire, mince satisfaction pour une journée qui s’annonce médiocre.

La maison de la presse est suivie d’une belle boulangerie, avec une vitrine magnifique dédiée aux fêtes de fin d’année. Pourquoi ne pas entrer dans cette boulangerie? Mais Bull a tout juste assez d’argent pour le café crème et les cacahuètes du lendemain. Entrer dans cette boulangerie pour acheter des crêpes – autre objet rond – sera pour une autre fois peut-être, ou plutôt pour un prochain séjour terrien.

Bul se dirige maintenant vers la digue de pierre et son lieu nocturne habituel. La côte rocheuse, les mouettes, l’impression d’être seul au monde, tout cela lui plaît infiniment. Ses pensées collent à la mer et aux rochers. S’il ne faisait pas aussi froid, ce serait l’extase pendant ces longues minutes de bain de mer visuel.

Tant pis pour la bille, tant pis pour le froid, il lui reste des cacahuètes, tout va bien. Les heures passent lentement. La nuit arrive. De retour sur sa digue de pierre, il reste les yeux écarquillés à regarder la mer. Les lumières de Ouistreham scintillent au loin, tout comme celles du ferry et de son embarcadère. Une très belle nuit.

Pendant ce temps, que se passe-t-il sur la planète Corail?

Souris est très contente d’avoir réussi à légèrement dévier sa trajectoire vers Ouistreham. Une trajectoire parfaitement réussie vers une petite barre rocheuse située entre terre et mer, quel succès! Cela fait déjà plusieurs fois qu’elle a raconté cette histoire à sa famille et, à chaque fois, elle déchaîne des hurlements de rire.

Sur les papiers officiels concernant la mission, elle a toutefois indiqué que l’objectif atteint était Hermanville-sur-Mer et non Ouistreham. Si tous les collègues de la bulle-bureau ont le sens de l’humour, il n’en est pas toujours de même de Plastique ou des collègues officiant dans les services administratifs et financiers du centre de recherche planétaire.

Sur les mêmes papiers officiels, Chef a indiqué que l’objectif principal de la mission de Bul était l’étude comparative des billes scientifiques de Corail et des billes ludiques terriennes, le lieu choisi étant la Côte de Nacre, un lieu considéré comme particulièrement représentatif des villes terriennes.

L’après-midi du jour de l’an, comme prévu, Chef vient essayer sa nouvelle fronde, un cadeau de Frondex pour le nouvel an. Ils vont d’abord dans la bulle-bureau pour rafler toutes les billes qu’ils peuvent trouver. Comme on peut s’en douter, ils évitent soigneusement le bureau de Café, qui ne remarque même pas leur présence. Tout en buvant café sur café – servi sur un plateau volant qui fait des allers et retours incessants de la cuisine au bureau -, Café est en train de suivre les aventures de Bul sur l’écran de l’ordinateur intergalactique.

Après l’histoire qui a agité le service la veille, Chef et Frondex vérifient soigneusement que chaque bille ne porte pas la mention «SI» (super importante). Puis ils descendent au sous-sol, pour une fois étrangement vide à cause des fêtes.

Presque tous les lancers de Chef sont corrects. L’objectif est une vulgaire cible à fléchettes au fond d’un très grand couloir reliant les six services scientifiques souterrains. Dans un envol lyrique, un journaliste scientifique l’a décrit un jour comme le plus grand couloir de la planète, pour un complexe scientifique exceptionnel. On n’a pas vérifié.

Un seul lancer rate l’objectif. La bille vient se ficher dans l’œil gauche de Plastique, qui débouche justement dans le couloir. La veille au soir, Chef lui a téléphoné pour l’inviter à venir observer quelques lancers. Astucieusement, il lui a suggéré de venir en cours de leçon, et non au début, pour ne pas se sentir trop ridicule.

Plastique ne hurle pas de douleur. Elle retire calmement la bille de son œil gauche. Chef se confond en excuses, auxquelles Plastique répond en souriant:

«Ce n’est pas grave, ce sont des choses qui peuvent arriver.»

Puis elle fouille son sac à main et sort avec précaution d’un tupperware nacré un œil de plastique flambant neuf pour le poser délicatement à l’endroit voulu. L’orbite restée vide se pare d’un joyau au moins aussi beau que l’ancien. C’est au moins le sentiment de Chef, pas celui de Frondex que cette diversion énerve un peu.

La leçon se poursuit par un impitoyable concours entre Chef et Frondex, que Plastique propose bien volontiers d’arbitrer. Voilà une opportunité rêvée de pouvoir tester son nouvel œil gauche, qui s’avère bien meilleur que l’ancien, une preuve de plus qu’on n’arrête pas le progrès.

Chef se montre un excellent élève. Le jour suivant, Frondex lui donne un cours d’une heure le matin, une heure le midi et une heure le soir, ce qui fait trois heures dans la même journée. Les progrès de Chef sont fulgurants, à tel point que Chef et Frondex envisagent même un concours de niveau professionnel pendant le pot de la nouvelle année.

Quant à Café, comme on l’a déjà dit, il est jour et nuit devant l’écran intergalactique à suivre l’enquête de Bul. Pour le café, il tient un rythme effrayant. À ce rythme, on terminera en trois jours les cent boîtes de café soluble et les vingt cartons de nuages de lait commandés juste après le drame. Trois jours pour boire la quantité prévue d’habitude pour une année. Même Four, qui en a vu d’autres dans sa carrière, n’en revient pas.

Bien que son apparence soit toujours aussi lymphatique, Café est vraiment très tendu. Sa tension est telle qu’il a été mis sous contrôle médical. Cependant il ne doute pas une seconde du succès de la mission de Bul. Des années d’échanges cacahuètes-cafés, cela forge une amitié solide et sans nuages.

Le médecin de la bulle-bureau vient toutes les sept heures. Il hoche la tête en voyant celle de Café. Son diagnostic est foudroyant et son ordonnance, toujours la même, claque comme un coup de fouet, tel un éclair dans un ciel orageux:

«Café à volonté, et rien d’autre.»

Son diagnostic est sûr, ses ordonnances sont courtes, il ne se perd pas en paroles inutiles, il ne fait jamais attendre et il se rend au domicile des patients ou sur leur lieu de travail. En un mot, un médecin exceptionnel.

Donc, nuit et jour et minute après minute, Café suit l’odyssée terrienne de son ami: les cafés terriens, les cacahuètes terriennes, la mer terrienne, la marche terrienne. Comme pour la coupe de football à la télévision, il a l’impression d’y être.

De temps en temps, Boubou vient lui tenir compagnie et boire un café avec un nuage de lait. Elle aussi a hâte que Bul revienne de son voyage intergalactique.


Chapitre suivant: Quatre janvier


Copyright © 2016 Marie Lebert

Written by marielebert

2012/11/22 at 16:43

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