Bille [6] Deux janvier

bille

Par Marie Lebert, juillet 2016.
Illustration de Denis Renard.

«Bille» est un court roman galactique intemporel et sans limite d’âge. [Résumé]


Vingt-huit décembre / Vingt-neuf décembre / Trente décembre / Trente-et-un décembre / Premier janvier / Deux janvier / Trois janvier / Quatre janvier / Cinq janvier


Nous sommes le lundi deux janvier à l’aube sur la planète Terre.

Bul est resté toute la nuit à contempler la mer. Il fait froid, il est même bleu de froid, il n’arrive plus à remuer les doigts ni les orteils. Pour les doigts, ce n’est pas trop grave, puisque le dernier paquet de cacahuètes est désormais du domaine du passé. Pour les orteils, un peu de marche fera l’affaire. Entre le premier et le deux janvier, on ne peut pas prétendre contempler la mer de la Manche par une douce chaleur nocturne, même en période de réchauffement climatique.

Soudain, tout en bougeant un peu pour se réchauffer, Bul sent une légère aspérité sous sa fesse gauche. En tâtonnant de la main, il retire un petit objet rond et plat qui se trouvait coincé entre deux pierres.

«Hourra», hurle-t-il dans le vent. «Une pièce de monnaie!»

Bul passe de la position assise à la position debout. Ses premiers pas sur la digue de pierre sont un peu poussifs, mais cela ne dure pas. On n’a rien sans rien, pense-t-il. Première expression terrienne de la journée, une expression courte pour se mettre en forme. La marche lui donnant très vite les idées plus claires, il compose le programme de la journée, en classant immédiatement les activités par ordre chronologique, il n’est pas chercheur pour rien.

Un: se lever à l’aube, c’est déjà fait. Deux: boire un café avec un nuage de lait, c’est pour très bientôt. Trois: aller sur la plage d’Hermanville-sur-Mer en espérant que la mer sera basse. Quatre: trouver de l’argent. Cinq: acheter des cacahuètes. Six: passer à la mairie au service des objets trouvés, on ne sait jamais, au cas où. Mais une journée en six points n’augure rien de bon. Sur Corail, les journées ordinaires comportent trois points et les journées chargées comportent sept points. Fort heureusement, un point supplémentaire jaillit vite de son esprit. Sept: regarder la mer, bien sûr.

Avant d’aller plus avant, il lui faut aborder le point deux, qui sera peut-être le meilleur moment de la journée. De ses doigts engourdis, il fouille au fond de sa poche pour s’assurer que la pièce-miracle est toujours là, en espérant que cette pièce va convenir. Il n’est pas Café, mais quand même, il y a des habitudes essentielles dans la vie. Pour certains c’est leur cigarette, pour d’autres c’est un café-calva, pour lui, très provisoirement, c’est un café avec un nuage de lait.

Bul rebrousse chemin en direction du premier café ouvert. Arrivé devant La Taverne, il pousse la porte de sa main gauche engourdie et la referme violemment. Il s’excuse en soulevant légèrement sa casquette puis il s’approche du comptoir et demande:

«Un café avec un nuage de lait, s’il vous paît.»

«Vous voulez dire un café crème?», demande la patronne.

«Oui. Pour le nuage de lait, à cinq centimètres au-dessus du café si possible.»

«Pour le lait, vous faites comme vous voulez. Je vous passe le pot à lait.»

«C’est possible que le lait soit chaud?», demande Bul.

«Pas de problème», répond la patronne, qui voit que le type est vraiment gelé, le pauvre.

«Vous avez des cacahuètes?», demande Bul tout en buvant son café.

«Non, pas ici, mais vous trouverez le supermarché pas loin. Vous prenez la rue des Bains puis vous tournez à droite.»

«Ça ira, cette pièce, pour payer le café?», demande Bul. «Je n’ai pas l’habitude de la monnaie ici, et en plus je n’ai plus d’argent.»

«Il manque dix centimes, mais ça ira pour aujourd’hui», répond la patronne

Bul enfonce sa casquette sur la tête. Son café étant bu, il lui faut maintenant s’occuper de la bille. Il salue la compagnie et sort en claquant la porte, ce qui fait sursauter les autres clients.

Bul marche d’un pas alerte. Le café coule peu à peu dans ses veines pour arriver à la pointe de ses orteils, qui se dégèlent lentement mais sûrement. Il repère le supermarché du coin, en prévision de l’achat des cacahuètes, et il arrive à Hermanville-sur-Mer en cinq sept pour aborder la troisième activité de la journée.

Son regard vif balaie le paysage. Sur la Terre, la marée montante, qui aboutit à la marée haute, est suivie de la marée descendante, qui aboutit à la marée basse, dans un gigantesque ballet indéfiniment répété depuis de nombreux millénaires. Bul le sait bien puisque, devant un auditoire subjugué, il explique régulièrement le phénomène des marées dans ses conférences sur les mers terriennes.

La plage d’Hermanville-sur-Mer est dégagée par la mer. Il est temps de se mettre au travail. Bul descend sur la plage et, du regard, ratisse la plage, centimètre carré par centimètre carré. Sable, algues, rochers, tout y passe. Il compte sur sa fulgurante intuition pour le guider, mais sa fulgurante intuition ne lui dit absolument rien pour le moment. Heureusement, il n’y a pas grand monde sur la plage. Etant donné la saison, personne ne prend un bain de soleil allongé sur une grande serviette de bain, ce qui aurait encore accru la difficulté de ses recherches.

De temps en temps, l’un ou l’autre demande:

«Vous avez perdu votre montre?»

«Non, une bille», répond immanquablement Bul.

Interloqué, l’un ou l’autre s’éloigne avec un soupir alors avec une phrase d’encouragement du genre:

«Et bien, vous aurez vraiment de la chance si vous la retrouvez!»

Les heures passent, pas de bille à l’horizon. D’après le timide soleil tentant une percée entre deux nuages gris, il doit être au moins trois heures de l’après-midi. La mer remonte, elle attaque maintenant son champ de travail. Bul décide d’arrêter. Avec la fatigue, ses yeux ressemblent à des yeux de poisson frit, et brûlent d’avoir trop travaillé sur cet épineux problème de bille perdue.

Où en est-il de son programme en six points? Ah oui, point quatre: problème argent.

Il remonte vers Lion-sur-Mer et arpente la rue Edmond Bellin, où se trouve une boutique de vêtements dénommée La Compagnie des Cigales. C’est ouvert. Il pousse la porte et la referme sans la claquer, c’est la première fois qu’il y pense.

Bul fonce directement dans le vif du sujet:

«Bonjour, Madame! Voilà, j’ai un beau costume et une belle casquette.»

La dame acquiesce, c’est un bon point.

Bul poursuit en cherchant un peu ses mots:

«Je suis étranger et je me retrouve sans argent. Je veux vendre le costume et la casquette, et acheter des vêtements meilleur marché pour avoir un peu d’argent liquide. Les chaussures, je les garde, je marche beaucoup et, d’après ce qu’on m’a dit, mieux vaut marcher avec des chaussures dont on a l’habitude.»

La dame semble avoir compris.

«Mais vous ne pouvez pas retirer de l’argent dans une banque ou à la poste?», demande-t-elle. «C’est dommage pour votre costume, il est vraiment beau, on n’en voit pas souvent des pareils, et en aussi bon état.»

«Non, il m’est impossible de retirer de l’argent, ce serait trop long à vous expliquer», répond Bul.

«Pour ma part, je vends plutôt des vêtements originaux venant d’Asie», explique la dame. «Mais il se trouve que j’ai également un sac avec des vêtements chauds de mon compagnon, dont il n’a plus l’utilité, si cela peut vous dépanner. Lui même sera peut-être intéressé par votre costume et votre casquette.»

Dans les dix minutes qui suivent, Bull échange son costume de velours côtelé et sa casquette assortie contre un jeans un peu délavé, une grande chemise à carreaux très chaude, un bonnet de marin rayé bleu et blanc – il faut cela avec le temps qu’il fait – et quelques billets de cinq euros.

Avec ces billets, si ses estimations sont bonnes, il aura de quoi tenir le coup pendant trois jours s’il achète juste l’essentiel, à savoir cacahuètes et cafés. Pour cette fois-ci, pas d’hôtel, pas de douche chaude, pas de repas au restaurant, pas de poissons, pas de fruits de mer, pas de bière, pas de vin, pas de cinéma, et pas de location de caméra pour une nouvelle vidéo maritime. Comme programme, c’est à friser la dépression. Heureusement qu’il y a la mer, sinon il ne tiendrait pas le coup.

Bul remercie chaleureusement la dame et sort sans claquer la porte. Une vitre à payer serait un problème supplémentaire dont il n’a pas vraiment besoin durant ces quelques jours de vaches maigres. De plus, les grandes vitres coûtent diablement cher, lors de son précédent séjour terrien il avait dû en rembourser trois.

Cinquième point du programme: refaire le plein de cacahuètes. Un virage à droite au bout de la rue Edmond Bellin lui permet de trouver un supermarché. Après avoir parcouru presque tous les rayons avec l’obstination méthodique d’un cheval au labour, il trouve enfin une rangée de paquets de cacahuètes artistement alignés les uns derrière les autres. La salive lui monte à la bouche, il commence à ouvrir un paquet. L’insistant regard d’une dame âgée passant avec son caddie lui fait immédiatement reprendre ses esprits. C’est vrai qu’on est sur la Terre ici, on ouvre les paquets après avoir payé ses achats à la caisse, et non avant.

Bul passe à la caisse avec cinq paquets, un pour chaque poche du jeans et de la veste à carreaux et le cinquième pour dégustation immédiate. Après avoir vérifié que les quatre paquets de cacahuètes sont bien amarrés dans ses poches pour la survie jusqu’au lendemain et que le cinquième est bien présent dans sa main, Bul reprend la route en longeant le bord de mer. Il pleut moins que la veille, c’est toujours cela de gagné, surtout pour les paquets de cacahuètes, dont l’étanchéité semble cette fois relative.

Que doit-il encore faire aujourd’hui? Ah oui, sixième point, les objets trouvés à la mairie d’Hermanville-sur-Mer. Une demi-heure plus tard, il est à la mairie.

«Bonjour», dit-il d’une voix claire. «Je viens voir si une bille n’aurait pas été déposée ici le trente-et-un décembre.»

«On n’accepte pas de bille, Monsieur», lui répond l’aimable personne à l’accueil. «Autrement on ne s’en sortirait pas.»

L’air désemparé du client aux yeux de poisson frit ne l’affole pas le moins du monde. Lorsqu’on travaille dans une mairie, on a l’habitude des questions un peu bizarres. Bul hoche silencieusement la tête et sort sans claquer la porte. La seule solution facile vient d’être écartée définitivement. Pourquoi ne pas s’installer dans l’un des fauteuils de la médiathèque? Mais Bul est en mission urgente, ne l’oublions pas. Si Café, qui le suit pas à pas sur l’ordinateur intergalactique, le voit lire au lieu de s’occuper de sa bille, il va en faire une dépression.

À pas lents, Bul traîne sa tristesse sur la digue tout en tentant de localiser la bille sur la plage. Le ciel et la mer changent peu à peu de couleur. Lorsque la nuit tombe, il retourne s’installer sur la digue de pierre de Lion-sur-Mer au même endroit que la veille. Il coince un paquet de cacahuètes entre ses genoux, à cause du vent qui souffle en rafales.

Vidéo, non, pardon, mer de la Manche en direct. À demain.


Chapitre suivant: Trois janvier


Copyright © 2016 Marie Lebert

Written by marielebert

2012/11/22 at 16:27

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