Bille [5] Premier janvier

bille

Par Marie Lebert, juillet 2016.
Illustration de Denis Renard.

«Bille» est un court roman galactique intemporel et sans limite d’âge. [Résumé]


Vingt-huit décembre / Vingt-neuf décembre / Trente décembre / Trente-et-un décembre / Premier janvier / Deux janvier / Trois janvier / Quatre janvier / Cinq janvier


Nous sommes le premier janvier, peu avant huit heures. Bul quitte Boubou, sa femme adorée. Au moment du départ, elle lui glisse un sac de cacahuètes dans la poche gauche de son pantalon, en lui chuchotant à l’oreille:

«C’est mon cadeau d’au revoir et d’à bientôt. Exceptionnellement, je ne t’enverrai pas de cacahuètes tous les jours en express, puisque tu peux les acheter sur place.»

Elle ajoute après un ultime baiser:

«En plus, les cacahuètes terriennes sont les meilleures de la galaxie.»

Bul a belle prestance dans son costume en velours côtelé marron avec casquette assortie. Tristement, un peu plus tôt, il a remplacé ses tongs en plastique par des chaussures de marche terriennes, en expliquant à Boubou qui s’étonnait:

«Ce n’est pas de gaieté de cœur. J’ai horreur des chaussures, cela comprime les pieds, mais sur la Terre je ne peux pas marcher avec des tongs, là-bas c’est le plein hiver.»

Souris l’attend dans la bulle-bureau. Lorsqu’elle le voit dans cet accoutrement, elle attrape un fou rire irrésistible. Bul la fusille du regard, sans dire un mot, puis s’assied dans le fauteuil des voyages rapides après avoir avalé un logiciel de traduction automatique en français pour pouvoir communiquer avec les autochtones, sous-entendu les terriens européens français.

Le voyage dure une fraction de seconde. Bul se retrouve juché sur une barre rocheuse entre terre, mer et ciel. Ses fesses sont sur la partie plate du roc, ses jambes pendent au-dessus de la mer. Pluie battante et pas âme qui vive à l’horizon.

Il jurerait que ce rocher est situé tout près d’Hermanville-sur-Mer. Mais ce n’est pas le cas. Sans le savoir encore, Bul est en fait à Ouistreham, le port de Caen, non loin de l’embarcadère du ferry vers l’Angleterre.

Bul mange son sac de cacahuètes en contemplant la mer de la Manche, dont il n’avait qu’un souvenir diffus. Le sac de cacahuètes est terminé, Bul quitte la barre rocheuse d’un bond pour se retrouver au sol. Ce que c’est que d’être sportif. Il s’élance sur le chemin contournant l’embarcadère en sifflotant gaiement. Mais il est un peu surpris. Souris a parlé d’une digue, pas d’un embarcadère. Même un habitant de Corail sait faire la différence entre une digue et un embarcadère.

Bul avise un marcheur qui passe par là:

«On est bien à Hermanville-sur-Mer ici?»

Le marcheur le regarde d’un drôle d’air. Quel est cet homme qui se balade par un temps pareil sans bottes de caoutchouc et sans ciré?

«Non», répond-il. «On est à Ouistreham. Pour Hermanville-sur-Mer, c’est par là.»

Et, d’un geste large, il désigne le paysage au loin derrière un rideau de pluie.

Aïe. Bul, naturellement perspicace, se doutait bien d’une plaisanterie de Souris. Elle doit être en train de se tordre de rire devant l’écran. Elle aurait quand même pu choisir une barre rocheuse un peu plus près.

Bul contemple l’horizon.

«Comment peut-on aller à Hermanville-sur-Mer?»

«Par là, à pied ou en bus», répond le marcheur en désignant à nouveau le paysage pluvieux d’un deuxième geste large. «Mais ce n’est pas sûr qu’il y ait un bus aujourd’hui. Le premier janvier est un jour férié.»

Visiblement, il est en train de se demander ce que cet homme bizarre fait là à chercher Hermanville-sur-Mer un premier janvier sous une pluie torrentielle.

Bul est toujours en train de contempler l’horizon.

«Est-il possible d’aller à Hermanville-sur-Mer à pied au cas où il n’y aurait pas de bus aujourd’hui? Je n’ai vraiment pas de temps à perdre, vous comprenez.»

«C’est possible pour un bon marcheur», répond le marcheur, pressé de reprendre le cours de sa marche dans ce froid hivernal.

Bul tente une dernière question:

«Où puis-je trouver des cacahuètes?»

Le marcheur hoche la tête, signe de perplexité.

«Peut-être au café de l’embarcadère du ferry, mais ce n’est pas certain que le café soit ouvert à cette heure-ci, et ils ne vendent peut-être pas de cacahuètes.»

«Où est la porte de l’embarcadère?», demande Bul.

«Par là», fait le marcheur, en indiquant d’un geste large l’intérieur des terres, enfin.

Bul reprend sa marche en sifflotant. Il est content, grâce au logiciel automatique et aux souvenirs linguistiques de ses précédents séjours, il n’a pas de mal à se faire comprendre.

Quelques minutes plus tard, il s’adosse au comptoir du café de l’embarcadère.

«Un café avec un nuage de lait, s’il vous plaît!», commande Bul d’une voix claironnante.

C’est bien la première fois qu’il commande un café avec un nuage de lait sur la Terre, ceci pour rester dans la note de la mission qui lui a été confiée. S’il était en vacances, il commanderait une bière, une pression de préférence, ou bien du vin, un quart de rouge, un quart de rosé ou un quart de blanc, selon l’humeur du moment.

Bul ajoute:

«Et pour le nuage de lait, à cinq centimètres au-dessus du café, s’il vous plaît.»

«Vous avez trois mois d’avance, on n’est pas le premier avril aujourd’hui, on est le premier janvier», dit le patron en rigolant.

Bul ne comprend pas la plaisanterie mais, n’ayant pas le vocabulaire voulu pour argumenter, il n’insiste pas. Le nuage arrive dans un petit pot à lait tout blanc. Comme Bul n’a pas les deux pieds dans le même sabot – c’est le moins que l’on puisse dire -, il en déduit qu’il faut verser le nuage blanc dans le café noir, et ceci à l’oblique, au lieu de le pousser tout simplement à la verticale comme sur Corail. En effet, il obtient un résultat semblable, et les deux liquides se rejoignent dans un fusionnement crème.

Bul sirote son café en connaisseur, à petites gorgées. Brusquement, il demande:

«Vous avez des cacahuètes?»

Le patron fait une moue dubitative. Le visage de Bul devient tout blanc, ce qui, chez lui, est le signe d’une très vive angoisse.

«Oui, il m’en reste quatre paquets, en voilà un», dit le patron en faisant glisser sur le comptoir un paquet de cacahuètes décortiquées et salées.

Bul ouvre le paquet comme si celui-ci renfermait des billes de fin cristal. Il prend délicatement la première cacahuète entre le pouce et l’index de la main gauche. Quand l’heureuse élue prend contact avec son palais, il en devient vert de saisissement. Quel délice, non mais quel délice, ces cacahuètes dépassent en qualité les cacahuètes de Corail. Bul savoure l’une après l’autre les cent vingt-trois cacahuètes.

Au moment de payer, il demande au patron:

«Il y a un bus pour Hermanville-sur-Mer aujourd’hui?»

«Non, pas de bus aujourd’hui, on est le premier janvier», répond le patron.

Bul est très ennuyé.

«Je dois absolument me rendre à Hermanville-sur-Mer, c’est urgent, je vais y aller à pied.»

Sueurs froides de Bul. Dans la précipitation du départ, il a complètement oublié de passer au change planétaire pour prendre l’enveloppe de monnaie terrienne européenne française commandée par Chef, ainsi que la carte de crédit assortie. Ah, l’étourderie proverbiale des scientifiques rêveurs de la bulle-bureau.

Il fouille fébrilement ses poches. Ses doigts trouvent quelques pièces lui restant de son précédent voyage et qui, fort heureusement, ont dû se coincer dans la doublure.

Bul paie le café, le nuage de lait et le paquet de cent vingt-trois cacahuètes. Les pièces semblent convenir au patron. Il reste encore de l’argent. Alors Bul achète les paquets de cacahuètes qui restent, à savoir trois paquets, un pour la poche gauche du pantalon et deux pour les poches du veston. Il a exactement la somme voulue, pas un centime de plus. Le hasard fait bien les choses, dit un proverbe terrien.

Bul reprend sa marche sur la digue, sous la pluie, avec la mer aux couleurs nacrées sur sa droite. Un moment inoubliable. Les maisons d’Hermanville-sur-Mer se rapprochent lentement.

Bul vérifie rapidement que les trois paquets de cacahuètes ne sont pas remplis d’eau de pluie. Non, leur étanchéité semble parfaite. Il irait volontiers s’installer au bout de la digue de pierre qu’il aperçoit au loin pour contempler la mer, mais il est supposé être en mission professionnelle urgente. De plus, il est à peu près certain que Café le suit pas à pas devant l’écran de l’ordinateur intergalactique. Ce n’est que partie remise, pense-t-il un peu tristement, il ira au bout de cette digue de pierre ce soir, lorsque la nuit sera tombée.

Et maintenant, il ne s’agit plus de rêver mais de travailler, malheureusement. Bul rajuste sa casquette, jette un dernier coup d’œil à la grande bleue et, luttant contre l’envie de flâner, s’enfonce dans les rues intérieures, tout en résistant à la furieuse envie de tourner à droite vers la digue et de s’installer sur un banc à regarder la mer. Son pas est aussi vif que le froid ambiant. Là haut, dans la bulle-bureau de Corail, Café doit certainement éprouver quelque réconfort en observant à l’écran la façon magistrale dont l’enquête débute.

Subitement, le dit Bul fait un brutal demi-tour. Et s’il commençait par demander la bille à la mairie d’Hermanville-sur-Mer? Il y a une chance sur cent vingt-trois millions quatre cent cinquante-six mille sept cent quatre-vingt-neuf qu’elle soit aux objets trouvés, mais pourquoi pas? Qui ne tente rien n’a rien, dit un proverbe terrien.

Bul fait un virage à 90 degrés pour prendre la route vers l’intérieur des terres et marche un bon kilomètre avant de pousser la porte de la mairie d’un geste aussi nerveux que rapide. Café le regarde, il en est sûr. Mais nous sommes le premier janvier, aussi la porte ne s’ouvre pas parce que la mairie est fermée.

«Puis-je vous aider?», demande une passante intriguée qui promène son chien dans le jardin de la mairie.

«Où est le service des objets trouvés?», demande Bul.

«C’est fermé aujourd’hui, on est le premier janvier, il faut revenir demain. Qu’est-ce que vous avez perdu?»

«J’ai perdu une bille», répond Bul.

Ici, très légère pause dans la conversation, la passante semble surprise.

«Une bille? Je ne pense pas qu’on rapporte des billes perdues à la mairie.»

En voyant l’air peiné de Bul qui commence à faire des yeux de poisson frit, elle ajoute:

«Vous savez, ça court les rues, les billes. On ne peut quand même pas accepter aussi les billes perdues aux objets trouvés, autrement on ne s’en sortirait pas.»

L’air peiné de Bul ne disparaît pas, alors la passante demande:

«Elle est belle, cette bille? Elle est quelle couleur?»

«Non, c’est une bille ordinaire, et de couleur indéfinissable, mais elle est importante pour moi.»

«Vous sauriez la reconnaître? Toutes les billes se ressemblent plus ou moins, non?»

«Oui, je saurais la reconnaître, c’est une question d’habitude. Vous me conseillez de revenir demain, ou ce n’est pas la peine?»

«Oh, ce n’est pas la peine de revenir pour une bille.»

«Je reviendrai quand même demain, on ne sait jamais », soupire Bul.

L’air peiné de Bul ne disparaît toujours pas, alors la passante farfouille dans l’incroyable fouillis qui semble régner dans les poches de son sac.

«Vous avez perdu quelque chose?», demande Bul.

«Non, je regarde si je n’ai pas une bille de remplacement à vous donner.»

«Ne vous donnez pas ce mal. Je vais chercher de mon côté.»

«Je vous souhaite bien du plaisir, si vous croyez que c’est possible de retrouver une bille. Autant chercher une aiguille dans une botte de foin, comme on dit chez nous.»

Dans un coin de sa mémoire, Bul note soigneusement cette nouvelle expression terrienne. Inutile de prendre des notes, il ne supporte pas les gens qui prennent des notes sans arrêt. Les Terriens ont un beau proverbe pour cela, c’est l’un de ses préférés: «La culture, c’est ce qui reste quand on a tout oublié.» Voilà. Si c’est important, on retient, si ce n’est pas important, on oublie.

Bul murmure un au revoir inaudible et jette un coup d’oeil vers la belle médiathèque située derrière la mairie. Elle aussi est fermée, pour cause de premier janvier. Il entame ensuite un virage à 180 degrés et reprend sa marche en sens opposé, vers la mer.

Une fois arrivé, Bul s’assied sur un banc puis il entame son troisième paquet de cacahuètes tout en contemplant longuement son champ d’investigation. Mais la mer est haute, oui, la mer bat les flancs de la digue. Et bien, il va attendre que la mer redescende, tout simplement. Pourquoi s’énerver? Il faut laisser du temps au temps, comme le dit fort justement un autre proverbe terrien.

La mer et ses reflets nacrés, les flaques de sable fin qui ont franchi la digue, les bancs bien arrimés au sol, les lampadaires à intervalles réguliers, le ferry qui trace sa route vers l’Angleterre, Bul a tout loisir de contempler les moindres détails du site jusqu’à la cent vingt-troisième cacahuète.

Comment va-t-il survivre pendant le temps de l’enquête?, se demande-t-il aussi. Vendre son veston? Mais il fait froid. Vendre son pantalon? Idem. Vendre sa casquette? Peut-être, mais cette casquette ne lui va pas mal du tout, tout en apportant une note locale à son allure étrange, chose indispensable pour les besoins de l’enquête.

D’un geste sec, Bul chasse ces histoires d’argent de son esprit. À chaque jour suffit sa peine, dit un proverbe terrien. On verra cela demain. Seulement dix mètres de dégagés par la mer, avec le jour qui tombe très vite. Inutile d’insister bêtement, il reviendra au petit matin.

Bull prend la direction de la digue de Lion-sur-Mer, la commune voisine. Puis il s’installe à mi-chemin, à l’endroit où la digue s’élargit. Ses fesses sont sur le mur de granit, ses jambes pendent dans le vide. Il sort le dernier paquet de cacahuètes pour le coincer délicatement entre les genoux. Il ne s’agit pas que ce dernier paquet disparaisse dans les flots suite aux caprices des vents du nord.

Vidéo, non, pardon, mer de la Manche en direct. À demain.


Chapitre suivant: Deux janvier


Copyright © 2016 Marie Lebert

Written by marielebert

2012/11/22 at 16:06

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