Bille [4] Trente-et-un décembre

bille

Par Marie Lebert, juillet 2016.
Illustration de Denis Renard.

«Bille» est un court roman galactique intemporel et sans limite d’âge. [Résumé]


Vingt-huit décembre / Vingt-neuf décembre / Trente décembre / Trente-et-un décembre / Premier janvier / Deux janvier / Trois janvier / Quatre janvier / Cinq janvier


Aujourd’hui, dans la bulle-bureau, c’est le dernier jour de l’année, le trente-et-un décembre exactement. Il est environ trois heures de l’après-midi.

C’est la veille du jour de l’an. Pour épater ses collègues, Frondex décide de leur offrir un lancer digne de ce nom. À jour exceptionnel, lancer exceptionnel, se dit-il.

Il prend une bille traînant au fond d’un verre à dents sur le bureau de Café. Un peu énervé, contrairement à son habitude, il ne prend pas le temps de regarder s’il s’agit bien d’une bille lambda et non d’une bille de la plus haute importance.

Il ajuste ensuite sa nouvelle fronde flambant neuf – conçue et réalisée la veille au soir. Comme à son habitude, il lance la bille à travers une bouche d’aération de la bulle-bureau. L’unique différence par rapport aux lancers habituels est qu’il y met toute sa force. Le problème, c’est que Frondex a une force peu commune.

Sidéré, Frondex ne voit pas la bille retomber à quelques centaines de mètres de là, avec l’étincelle habituelle montrant qu’elle a touché son point d’impact. Cette fois-ci, pas d’étincelle, la bille s’est tout simplement évanouie dans la galaxie. Les collègues ayant suivi l’opération sont vraiment épatés. Frondex est un peu embêté.

Café s’est absenté quelques minutes aux toilettes, le voici qui revient. Frondex lui brandit sa fronde sous le nez et lui explique les yeux dans les yeux:

«Toutes mes excuses, vieux. J’ai pris la bille qui traînait dans ton verre à dents et je l’ai lancée un peu fort. Elle est partie quelque part dans la galaxie.»

Ce faisant, il joint le geste à la parole en décrivant un vaste arc de cercle de la main gauche, la main droite étant occupée par sa nouvelle fronde.

Café se laisse brutalement tomber dans le fauteuil de son bureau, chose contraire à ses habitudes. Il blanchit, puis bleuit, puis verdit, ce qui, chez lui, est le signe de très graves angoisses. Les collègues hurlent:

«Vite, un café bien tassé.»

Si Bul était là en ce moment, il lui donnerait une poignée de cacahuètes, un remède infaillible pour éviter la déprime. Café se prend la tête entre les mains, il passe encore une fois du blanc au bleu, puis du bleu au vert. Les autres regardent attentivement. S’il devient jaune, c’est la fin.

Le café bien tassé arrive sur un plateau volant. Complètement prostré, Café le prend de ses mains tremblantes, en renverse la moitié sur son bureau et boit le reste à petites gorgées oppressées. Une fois le café bu, il reprend du poil de la bête, une expression terrienne signifiant qu’il va un peu mieux.

Ç’aurait été n’importe qui d’autre dans le service, il aurait jeté les pires insultes à la figure de Frondex. Mais c’est Café. Alors il parle d’une voix très calme, parce qu’il ne s’énerve jamais:

«La bille est une bille “SI” (“SI” signifie “super importante”). Cette bille est essentielle pour les recherches que je mène, essentielle. Sans elle, ce sont dix années de travail acharné qui sont fichues.»

Après un long silence, il ajoute d’une voix mourante:

«Puis-je avoir un autre café avec un nuage de lait?»

Le plateau volant repart aussitôt vers la cafétéria, et revient encore plus vite avec un gobelet de café au-dessus duquel volette un petit nuage de lait.

Accourus autour de lui, les collègues s’étonnent:

«Mais pourquoi tu n’as pas fait de photobille? C’est pourtant une précaution élémentaire.»

«La malchance», répond-il. «J’étais justement en train de sortir la bille du tiroir archi-secret de mon bureau, vous savez, celui que j’ai construit avec une boîte à café vide, et j’allais faire la photobille lorsqu’une envie pressante m’a pris. Or mon bermuda à fleurs n’a pas de poches. Alors, pendant mon absence, j’ai mis la bille sur la table et dans mon verre à dents, tout simplement.»

Alerté par l’énorme fou rire hoquetant de Souris et de Four, Chef arrive, sa pipe légendaire à la bouche, même sans tabac. Il ne commence pas par hurler des imprécations contre tout le monde. Avec sa politesse coutumière devenue elle aussi légendaire, il demande simplement:

«Veuillez, s’il vous plaît, m’expliquer les faits.»

Frondex lui montre du doigt sa nouvelle fronde. Chef aimerait l’essayer, mais ce n’est peut-être pas le moment. Il demandera plus tard à Frondex de l’emmener faire des essais dans un des couloirs souterrains du centre de recherche. Ils pourraient même faire un concours, même s’il est sûr de perdre.

Chef écoute d’abord l’exposé de Frondex sur son lancer de fronde. Il fait un violent effort pour retenir une deuxième fois la furieuse envie d’essayer la fronde aussitôt. Il écoute ensuite l’exposé de Café sur la bille dans le verre à dents. Il ne se perd pas en vains regrets sur la présence de cette bille super-importante dans le verre à dents de Café et sur les essais de fronde de Frondex pendant les heures de travail. Pragmatique, il sait que ce genre de regrets ne sert à rien.

Chef organise immédiatement un vote à main levée.

«Qui est d’accord pour lancer les recherches sur la bille disparue?»

Toutes les mains se lèvent, c’est un oui unanime. C’est cela qu’il aime dans son service, les chercheurs ne disent pas aussitôt, comme dans les autres services:

«Une bille de perdue, dix de retrouvées.»

Ils se sentent solidaires de Café. Ils savent que, sans cette bille, ses jours sont comptés, et que la renommée scientifique de la bulle-bureau y perdrait beaucoup.

Aussitôt après le oui unanime, Chef passe à l’action. Tout d’abord il se dirige vers la cafétéria pour demander à Four:

«Veuillez, s’il vous plaît, commander immédiatement cent grandes boîtes de café soluble et vingt cartons de nuages de lait.»

Four s’étonne:

«C’est urgent? Il en reste.»

«Oui, c’est urgent», répond Chef. «La livraison est indispensable ce soir, il faut prévoir un stock à l’avance, on ne sait jamais. Le moral de Café ne va pas être très fort ces jours-ci, il va mettre tout le paquet sur la boisson.»

Ensuite la trajectoire de la bille. Chef retourne sur le lieu du drame et demande à Frondex:

«Veuillez, s’il vous plaît, me faire une reconstitution aussi précise que possible de votre lancer.»

Chef meurt d’envie d’essayer cette nouvelle fronde, vraiment, il ne sait pas s’il va pouvoir attendre encore quelques jours. Peut-être Frondex acceptera-t-il de rester un peu plus tard ce soir, ou de venir ne serait-ce qu’une heure le jour de l’an, ou même de lui prêter sa fronde? Mais non, Frondex n’aime pas prêter ses affaires depuis que l’ancien chef lui a perdu l’une de ses frondes. C’est d’ailleurs pour cette raison que l’ancien chef a été accusé de faute professionnelle grave et qu’il a été muté dans un petit service scientifique de province. De plus, la présence de Frondex semble indispensable pour lui enseigner le maniement de cette fronde dernier modèle et corriger ses premiers lancers.

Frondex prend une bille dans la boîte à billes de Café. Cette fois-ci, comme à l’habitude, il vérifie soigneusement que la bille ne porte pas le code «SI», qui signifie super important, comme on s’en souvient. Sous le regard de ses collègues – tout le monde a des yeux de poisson frit, signe de la plus grande attention -, Frondex ajuste la bille à la fronde, vise à nouveau la même bouche d’aération et lance la bille, sans y mettre toute sa force cette fois-ci. Comme tous les autres, ce lancer est un véritable chef-d’œuvre. Malgré cela, personne n’ose applaudir, le moment ne semblant pas très opportun, surtout lorsqu’on voit la tête que fait Café.

Pendant les quelques secondes que dure l’opération, Souris, de son bureau, calcule avec la plus grande précision la position de la fronde et celle de la bouche d’aération. Elle entre ensuite les deux paramètres dans l’ordinateur en s’aidant du clavier aux couleurs arc-en-ciel – le fameux clavier qui lui donne des ailes – puis elle lance les calculs sur l’extrémité de la trajectoire. C’est l’histoire de quelques fractions de seconde.

Les codes s’alignent à l’écran, et elle les lit au fur et à mesure aux collègues, tout en gloussant un peu – elle est obligée de se mordre les joues jusqu’au sang pour réussir à garder son sérieux:

«Galaxie: idem. Planète: Terre. Continent: Europe. Pays: France. Région: Normandie. Département: Calvados. Situation exacte: la Côte de Nacre. Segment exact: entre Hermanville-sur-Mer et Lion-sur-Mer. Lieu exact: la plage.»

Lorsque Souris lit: «Terre», elle est soulagée. Les collègues eux aussi poussent un soupir de soulagement. Chef se remet à tirer sur sa pipe, même sans tabac. Il déclare:

«La Terre, c’est une veine dans notre déveine. Les relations diplomatiques avec la Terre sont bonnes. Pas besoin de visa. Pour d’autres planètes, nous nous serions heurtés à des problèmes administratifs. Pour un visa et un malheureux coup de tampon, on se croit obligé de vous faire attendre pendant des semaines.»

Et maintenant, réunion de toute l’équipe. Café commande à nouveau d’une voix mourante:

«Un café avec un nuage de lait!»

Avec sa promptitude habituelle, le plateau volant se précipite à la cafétéria et revient avec le dit café surmonté du dit nuage.

Chef commande d’une voix de stentor:

«Four, veuillez, s’il vous plaît, faire envoyer des gâteaux pour tout le monde!»

Four envoie aussitôt des gâteaux en forme de bille sur un très grand plateau volant, la forme choisie lui semblant particulièrement appropriée. Les gâteaux sont évidemment beaucoup plus gros que les billes, heureusement pour les chercheurs dont toutes ces émotions ont creusé l’appétit, mais pour les couleurs on s’y tromperait.

L’équipe de la bulle-bureau mange les gâteaux et Café boit son café avec un nuage de lait. Aujourd’hui il n’a pas d’appétit pour des gâteaux-bille. Qu’on en finisse vite avec cette réunion, il voudrait rentrer à la maison pour y retrouver sa douce amie et pleurer dans ses bras tout en buvant du café.

Après avoir mangé quelques gâteau-billes, Chef s’essuie la bouche d’un large revers de la main et il y fourre à nouveau sa pipe qui venait de savourer quelques instants de répit dans sa poche gauche. C’est le signe qu’on passe aux choses sérieuses.

Il fonce immédiatement dans le cœur du sujet, ce n’est pas son genre de se perdre en circonvolutions douteuses:

«Votre attention, s’il vous plaît. Qui veut partir en voyage récupérer la bille? Bien entendu, c’est une mission tous frais payés.»

En fait, Chef pourrait charger un correspondant terrien européen français normand de récupérer la bille, mais il est le genre d’homme qui ne refile pas à d’autres les problèmes de son service. On ne sait jamais sur qui on va tomber, et puis c’est une affaire interne, c’est aux chercheurs de la bulle-bureau d’assumer.

Autre argument, il va falloir trouver une explication officielle à la mission, chose quelque peu ennuyeuse dans ce contexte précis. Que ce soit un problème de bille perdue ne doit pas dépasser le cadre du service. Ce sont les affaires de la bulle-bureau, pas celles du centre de recherche scientifique en général, encore moins celles des habitants de Corail et surtout pas celles des Terriens.

Si l’affaire est ébruitée et qu’elle tombe dans l’oreille de Plastique un jour où celle-ci est de mauvaise humeur, elle est capable de muter à la fois Café et Frondex, des chercheurs géniaux chacun dans son genre, et on ne sait pas sur qui on va tomber pour les remplaçants. Depuis qu’elle s’est trompée d’homonyme pour la direction du service, tout le monde est devenu méfiant, Chef y compris, malgré l’attirance secrète qu’il éprouve pour elle et pour sa plastique.

Après ce bref monologue intérieur, surpris par le silence inhabituellement général de ses collègues, Chef réitère sa question:

«Qui veut partir en voyage récupérer la bille? J’attire votre attention sur le fait qu’il faut bien que quelqu’un se dévoue, tout de même.»

Personne ne se manifeste. Demain, c’est le jour de l’an, tout le monde a des engagements, et puis personne ne connaît la Terre, tout simplement.

Soudain Souris s’exclame:

«Mais c’est Bul qui connaît la Terre! Il y est allé une fois en vacances, avec Boubou. Il y est allé une deuxième fois pour filmer les mers terrestres.»

«Au fait, où est Bul?», demande Chef.

«Il est en mission sur un satellite de Corail pour donner une conférence sur les mers terriennes, justement», répond Boubou. «Il doit passer au bureau en fin de journée pour le pot de fin d’année.»

Souris se saisit de son clavier aux couleurs arc-en-ciel pour envoyer le tweet suivant:

«Ne traîne pas en route et ne rentre pas à pied. Tu es impatiemment attendu au bureau. A +.»

Confortablement installé dans la fusée du retour – il a pris la fusée omnibus, avec cinq minutes de voyage au lieu d’une fraction de seconde – Bul lit le tweet en train de s’afficher sur sa montre-bracelet, qui est ronde, bien entendu.

Bul est un peu étonné, très étonné même, par la teneur du message. Ce n’est absolument pas le genre des collègues d’attendre un collègue impatiemment. Mais il ne pose pas de questions, d’abord parce qu’il a la flemme de répondre, et ensuite parce qu’il a la bouche pleine – il est en train de déguster la poignée de cacahuètes que vient de lui offrir l’hôtesse de l’air.

Bul arrive à l’aéroport. Un taxi l’attend. C’est raté pour le retour pédestre à la bulle-bureau, histoire de se dégourdir les jambes. Le taxi fait le trajet en quelques secondes et le dépose juste devant la porte.

Six personnes lèvent les yeux à son arrivée. Ce n’est pourtant pas son anniversaire. Bul rafle un gâteau-bille, le mange en un clin d’œil, embrasse Boubou et s’assied auprès d’elle.

Chef lui fait un exposé rapide de la situation. Bul retient une forte envie de rire, cette histoire est vraiment stupide, mais il se retient par égard pour Café qui fait une tête d’enterrement. Chef pose ensuite la question cruciale qui tremble au bord des lèvres de tous:

«Bul, seriez-vous d’accord pour aller récupérer la bille? Vous vous êtes déjà rendu deux fois sur la Terre. Or “jamais deux sans trois”, comme le signale très justement l’un de vos proverbes terriens. Par ailleurs vous êtes le spécialiste incontestable et incontesté des objets ronds.»

Bul reste silencieux, il a la bouche pleine. Après quelques secondes de réflexion devant les volutes virtuelles s’échappant de sa pipe, Chef ajoute:

«En plus, si j’ose dire, bien que Frondex soit sans conteste le principal responsable de ce malheur incommensurable, vous avez également quelque responsabilité dans cette affaire. C’est depuis la naissance d’une amitié profonde entre Café et vous que celui-ci fait ses expériences importantes dans des billes et non plus dans des gobelets de café.»

Après une volute virtuelle supplémentaire, Chef ajoute encore:

«Si vous acceptez cette mission, nous prenons bien sûr à notre charge tous vos frais de cacahuètes et autres frais de mission, y compris des vêtements terriens européens français normands que nous allons aussitôt acheter en ligne.»

Après une courte pause, il conclut:

«Il va sans dire que Boubou peut partir en mission avec vous, si elle veut.»

Bul mange un autre gâteau-bille pour s’accorder le temps de la réflexion.

«Pour les vêtements, j’ai ce qu’il faut, un costume en velours côtelé marron et une casquette assortie. C’est un souvenir de mon deuxième séjour là-bas. J’aime ce costume, je le mets une fois par an pour le carnaval.»

«Tu es sûr de rentrer encore dedans?», demande Souris en pouffant de rire.

Bul la fusille du regard, autre expression terrienne passée dans le langage courant de la bulle-bureau. Il enfourne un troisième et dernier gâteau-bille, ce qui lui donne quelques ultimes secondes pour réfléchir. Puis il fait part de ses réflexions à la digne assemblée. Aussi rondes que celles d’un poisson frit – signe de la plus grande attention -, toutes les paires d’yeux sont vissées dans les siens.

Bul regarde Café.

«Bien sûr, je suis d’accord pour partir en mission, demain matin à la première heure s’il le faut, puisqu’il s’agit de la bille de Café.»

Puis il se tourne vers Boubou.

«Quant à Boubou, je lui demanderais bien de venir avec moi, mais je connais déjà la réponse, elle déteste voyager.»

Boubou acquiesce en souriant.

Bul continue:

«En réalité, il y a un seul problème, et c’est un problème de taille.»

«Lequel?», interrogent toutes les paires d’yeux vissées dans les siens.

«Cela ne va pas être aussi évident que cela de retrouver la bille. Sur la Terre, les billes sont un jeu d’enfants, tu te rappelles, Boubou? Tous les enfants ont leur petit sac de billes, ils jouent avec, ils se les échangent.»

«Un jeu d’enfants?», s’exclament les chercheurs, stupéfaits.

Pour eux, la bille est un instrument de recherche hautement sophistiqué. Il ne serait venu à l’idée de personne de confier des billes à un enfant. Même le chercheur le plus imaginatif ne l’aurait pas fait.

Bul explique:

«L’équivalent terrien de la bille est l’éprouvette. Sur la Terre, on ne travaille pas mais on joue avec les billes, voilà tout, il va falloir que vous vous y fassiez.»

Après un court silence qui lui permet de rassembler quelques idées éparses, il poursuit:

«Pour moi, cela complique énormément cette mission. Imaginez qu’un enfant trouvant la bille de Café sur la plage maintenant, à la minute où je vous parle, soit en train de l’échanger contre la bille d’un autre enfant.»

Les chercheurs imaginent, pour eux ce n’est pas difficile, c’est leur métier.

«Quel casse-tête en perspective!», déclarent-ils de concert.

Après un léger temps d’arrêt, Bul reprend le fil de ses pensées.

«Ne vous attendez pas à ce que je vous rapporte la bille dès demain soir. Cela peut prendre un ou deux jours, cela peut même aller jusqu’à trois. Sans compter les adultes qui jouent aux billes, et ceux qui ont des billes dans des bocaux sur une étagère pour un effet esthétique.»

Les collègues n’en reviennent pas. Ils se servent à nouveau de gâteaux, pour reprendre leurs esprits et digérer cette stupéfiante information.

Bul se lève de sa chaise.

«Ce soir, exceptionnellement, bien qu’on ne soit pas vendredi, Boubou et moi allons regarder la vidéo “Mer de la Manche” pour que je me mette dans le bain. Je reviendrai demain matin en costume de terrien européen français normand.»

«À quelle heure?», lui demande Chef.

«Ce n’est pas la peine de partir à trois heures du matin. Sur la Côte de Nacre, le premier janvier, le jour ne se lève pas très tôt et cela ne sert à rien de chercher une bille dans l’obscurité. Déjà que ce n’est pas gros, inutile de corser encore la difficulté. Disons huit heures.»

Comme on le voit, si Bul aime travailler, il déteste le travail inutile. Il se lève et prend congé de l’assemblée. Boublou et lui s’éloignent, tendrement enlacés et presque silencieux à la perspective d’une séparation prochaine, aussi courte soit-elle.

Les cinq chercheurs restants méditent quelques instants. Dans un raccourci saisissant, Frondex résume la pensée de tous:

«Ah, ce coup des billes jeux d’enfants, c’est vraiment une drôle de surprise.»

Chef n’est pas long à retrouver ses esprits pour organiser la mission. Il demande:

«Souris, bien que demain soit un jour de congé, accepteriez-vous, s’il vous plaît, de venir au bureau tôt dans la matinée pour propulser Bul dans l’espace jusqu’à la Côte de Nacre?»

Le visage avenant de Souris se fend d’un très large sourire.

«Oui, très exceptionnellement, Chef. Comme vous le savez, je n’aime pas travailler un jour férié, mais cette histoire concerne la santé mentale d’un de nos collègues. Cela vaut bien un petit effort, tout à fait exceptionnellement, cela s’entend.»

Chef demande aussi à la cantonade:

«Seriez-vous d’accord pour que le pot de la nouvelle année soit remis de quelques jours, lorsque Bul sera de retour, afin que Café ne fasse plus une tête d’enterrement?»

Chef lance le vote et cinq mains se lèvent, y compris la sienne.

«Oui à l’unanimité», déclare-t-il. «Et bien, il ne me reste plus qu’à vous souhaiter un bon réveillon!»

La réunion terminée, les commentaires vont bon train. Café excepté, tout le monde pense que cette aventure est beaucoup plus excitante que le feuilleton télévisé quotidien du moment. Quant à cette stupide idée terrienne de faire des billes un jeu d’enfants, elle va leur donner l’occasion de raconter la meilleure histoire du réveillon, avec éclats de rire garantis.

Chez Four et Souris, les rires vont s’élever en une véritable tempête. Comme à l’accoutumée, les voisins en tremblent déjà, ils ont solidement arrimé leurs sapins de Noël et toutes leurs décorations.

Seul Frondex a pressenti les choses dans les profondeurs de son subconscient, puisque les billes sont ses projectiles préférés, y compris pour tester ses frondes dernier modèle. Mais pour lui ce n’est pas un jeu, c’est une nécessité.

Au moment où Frondex s’apprête à partir, Chef lui pose enfin la question qui lui brûle les lèvres depuis le début de l’affaire:

«Frondex, pourriez-vous, s’il vous plaît, me donner un cours de fronde maintenant?»

«Non, pas maintenant, j’ai promis à ma femme de passer la soirée avec elle», répond Frondex.

«Alors demain, même si c’est le jour de l’an?», insiste Chef.

Et il ajoute, un peu oppressé:

«Vous comprenez, depuis que j’ai vu votre démonstration, j’ai été totalement séduit par cet art dont je ne connaissais pas toute la portée. Il me tarde vraiment d’essayer votre fronde, si je n’essaye pas dans les prochaines vingt-quatre heures, je vais tomber malade.»

«Bon, d’accord pour demain en début d’après-midi», répond Frondex qui, s’il a une force peu commune, a aussi le cœur sur la main. «D’ici là je vais vous fabriquer une fronde, ce sera mon cadeau de nouvel an.»

Chef est enchanté. Excepté cette histoire de bille, l’année va bien commencer.


Chapitre suivant: Premier janvier


Copyright © 2016 Marie Lebert

Written by marielebert

2012/11/22 at 15:57

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