Bille [3] Trente décembre

bille

Par Marie Lebert, juillet 2016.
Illustration de Denis Renard.

«Bille» est un court roman galactique intemporel et sans limite d’âge. [Résumé]


Vingt-huit décembre / Vingt-neuf décembre / Trente décembre / Trente-et-un décembre / Premier janvier / Deux janvier / Trois janvier / Quatre janvier / Cinq janvier


Nous sommes le trente décembre. Après avoir présenté hier les deux premiers chercheurs, à savoir Bul et Boubou, il est plus que temps de présenter aussi leurs cinq collègues.

Le troisième chercheur par ordre alphabétique est Café. Comme son nom l’indique, Café est un grand amateur de café. Il le boit toujours avec un nuage de lait qui survole le café à une hauteur de cinq centimètres environ. C’est lui qui, de son doigt, appuie sur le nuage blanc pour le faire pénétrer peu à peu dans la masse brune du gobelet.

Avant qu’il ne connaisse ce remède-miracle qu’est le café – une importation terrienne trouvée un jour par hasard dans le magasin intergalactique –, il dormait littéralement au bureau. Maintenant, s’il ne buvait pas de café à longueur de journée et s’il n’avait pas un thermos sur la table de nuit pour en boire dès le réveil, il serait tout à fait léthargique. Il est l’exemple type du chercheur parfaitement calme, trop calme même, un chercheur qui ne dit jamais un mot plus haut que l’autre, c’est bien le seul dans la bulle-bureau.

Café et Bul sont amis depuis de nombreuses années. Le jour et la nuit, dit-on sur la Terre. Bul aime les expressions terriennes et il en truffe sa conversation, ce qui énerve un peu ses collègues tout en enchantant Boubou. Heureusement pour les collègues, son échantillon d’expressions terriennes reste sommaire et ce sont souvent les mêmes qui reviennent. Quand une nouvelle expression apparaît au détour de la conversation, les collègues se la font expliquer par l’intéressé dès la première fois, ou du moins sans trop attendre. Il y a fort à parier que, tôt ou tard, cette nouvelle expression fasse partie du vocabulaire de la bulle-bureau, pour rejoindre ensuite le dictionnaire professionnel publié tous les trois ans.

Pendant les pauses ponctuant les journées de travail, comme leurs bureaux sont côte à côte, Bul et Café boivent ensemble un café avec un nuage de lait et mangent quelques cacahuètes, tout cela par pure amitié, parce que Bul ne raffole pas de café, et encore moins de café au lait, et Café trouve très quelconque le goût des cacahuètes.

Pendant ce temps, ils parlent boulot, sport ou vie privée. Pour le boulot, c’est facile, c’est leur terrain commun puisqu’ils travaillent dans le même service. Pour le sport, Bul entretient sa forme au gymnase, le matin tôt et pendant la pause de midi. Café déteste le sport, il regarde seulement les matches de coupe de Corail à la télévision. Pour la vie privée, Bul a Boubou, et c’est le grand amour qui dure. Café change de petite amie trop souvent, ses petites amies successives le trouvant trop mou et finissant pas se lasser.

Le quatrième chercheur par ordre alphabétique est Chef. Chef est un patron dont tout le monde est enchanté. Une de ses qualités essentielles est la curiosité d’esprit. C’est un grand fumeur de pipe, autre importation terrienne, sa pipe préférée étant en racine de bruyère. Il n’y met malheureusement plus de tabac depuis qu’il est interdit de fumer dans les lieux aussi bien professionnels que publics. Il ne vit que pour son travail et déteste les jours de congé, pendant lesquels il s’ennuie mortellement chez lui devant sa maquette de la bulle-bureau. Il est également un célibataire endurci, non par nécessité mais par choix, un choix entièrement assumé. Depuis quelque temps cependant, il semble nourrir une passion secrète pour Plastique.

Le cinquième chercheur par ordre alphabétique est Four. Comme son nom l’indique, Four est le responsable de la cuisine et, comme on l’a déjà deviné, il a une prédilection pour les plats au four, et plus particulièrement pour les gâteaux. Sa spécialité est la pâtisserie rapide. Il ne lui faut que quelques minutes pour réaliser des gâteaux délicieux et suggestifs, selon les besoins du moment, avec un service sans faille assuré à l’aide de plateaux volants téléguidés.

Lui compris, tous les chercheurs de la bulle-bureau adorent les gâteaux et les engouffrent par assiettes entières, on pourrait même dire par plateaux entiers. Personne n’a de problème de régime, ils se dépensent beaucoup trop intellectuellement. Chacun sait que, pour le nombre de calories perdues, la dépense intellectuelle est au moins égale sinon supérieure à la dépense physique.

Vu dans une certaine optique, le chercheur Frondex pourrait constituer une exception, tout en sachant bien que c’est l’exception qui confirme la règle. Cependant, lors de l’évocation de son poids une fois par an lors de la visite médicale, Frondex répond invariablement:

«Ce n’est pas de la graisse que j’ai, mais des muscles.»

Une fois par an, il est vrai, le médecin de service conseille à Frondex de prendre rendez-vous avec un diététicien, et le dit patient grommelle méchamment. Comme sa corpulence naturelle est au moins égale au quintuple de celle du médecin de service, celui-ci a le plus souvent la bonne idée d’en rester là et de ne pas donner force conseils qui, de toute façon, resteraient lettre morte dans l’esprit du patient.

Une année, un jeune médecin débutant avait été moins psychologue que les autres, et s’était permis d’insister sur le poids à perdre pour rester en bonne santé, le régime alimentaire à débuter dès le lendemain matin, et tutti quanti. On n’a jamais su exactement ce qui s’était passé, mais le médecin s’était retrouvé à l’hôpital, puis il avait menacé de démissionner. Il était hors de question qu’il remette jamais les pieds dans le centre de recherche scientifique de la planète, répétait-il à l’envi. Suite à sa ténacité qualifiée de quasi obsessionnelle par le psychiatre qu’il avait dû consulter, le jeune médecin avait fini par avoir gain de cause.

Comme on vient de l’apprendre, le sixième chercheur par ordre alphabétique est Frondex.

Le physique de Frondex est impressionnant, et sa force aussi. Son tour de taille est à peu près semblable à celui de le star terrienne Obélix et ses vêtements sont fortement inspirés de ceux de la même star. Son couturier est aux anges. En effet, depuis que Frondex s’est plongé dans les aventures des guerriers gaulois Astérix et Obélix, suite à une opération marketing de la librairie planétaire, non seulement il a changé de nom en s’inspirant de celui de son héros préféré – on ne se rappelle même plus de son ancien nom – mais il sait enfin comment s’habiller et il a définitivement adopté la salopette bleu et blanc.

Contrairement à la star terrienne, Frondex n’a pas besoin de potion magique. Les gâteaux de Four lui suffisent, d’autant plus que Four prévoit toujours largement la quantité voulue.

Depuis le berceau, Frondex est passionné par les frondes. Lorsqu’il était tout petit, il récupérait l’élastique de ses couches pour lancer le plus loin possible tout ce qui se trouvait à proximité de sa petite main. Sa maman ne disait jamais rien, pétrifiée d’admiration devant la force de son rejeton, et trouvait les meilleures couches de la planète avec les élastiques les plus résistants.

D’aussi loin qu’on se souvienne, Frondex a toujours une fronde dernier modèle qui traîne dans l’une des grandes poches de sa salopette bleu et blanc. La pratique assidue du lancer à la fronde nourrit aussi bien la richesse de son inspiration que la qualité de son travail quotidien. Les billes sont sans conteste ses projectiles favoris, mais tout autre objet peut également faire l’affaire.

La septième chercheuse par ordre alphabétique est Souris. Comme son nom l’indique, Souris est la responsable informatique de la bulle-bureau. Elle est aussi menue et rapide qu’une souris, mais elle n’est pas habillée de gris. Elle préfère les tailleurs de couleur voyante et les escarpins assortis à talons hauts.

Souris s’occupe donc de la gestion informatique, qui n’est pas trop lourde puisque, très rapidement, elle a formé ses collègues pour que ceux-ci puissent se débrouiller seuls et qu’ils ne l’ennuient pas sans arrêt pour des histoires de curseurs bloqués, de logiciels bourrés de bogues et de sauvegardes ratées.

Son domaine de recherche préféré est le transport rapide. Il y a quelques années, pour propulser quelqu’un sur la Terre par exemple, il lui fallait encore cinq secondes. Et bien avant, lorsqu’elle était encore étudiante et qu’elle en était à ses premiers essais, elle avait besoin d’une demi-heure. Sa technique étant maintenant parfaitement au point, elle n’a plus besoin que d’une fraction de seconde.

À chaque fois qu’elle envoie Bul sur une planète – c’est le seul qui aime voyager –, elle lui réserve une petite surprise. Lors de son voyage pour filmer les mers terriennes, elle l’a envoyé droit dans l’eau, sciemment ou pas, on n’a jamais pu savoir. Elle n’y était pas allée de main morte, parce que c’était dans l’Arctique en plein hiver, bien avant la période du réchauffement climatique. Bul, trempé jusqu’à l’os, était reparti aussi sec sur Corail sans remplir sa mission. Malgré son humour légendaire, à la grande surprise de Souris, il n’avait pas trouvé cela drôle du tout. Il était même très en colère. Depuis, Souris s’efforçait de mieux choisir ses plaisanteries.

Il faut ajouter que Souris vit avec Four et qu’ils ont une flopée d’enfants naturels et adoptés. Tous deux peuvent mener de front vie professionnelle et familiale parce que leurs mères respectives vivent avec eux. Elles sont d’ailleurs inséparables, chose assez rare mais qui arrive. Elles s’occupent des enfants, qui les adorent parce qu’avec elles on ne s’ennuie jamais, et elles abattent tout le travail domestique vite fait bien fait.

Elles s’occupent aussi des courses. Pendant que les enfants sont à l’école et les parents au travail, elles font le tour du supermarché planétaire en se poursuivant avec leurs caddies et en riant comme des folles. C’est à celle qui remplira le caddie le plus vite. Elles achètent tout ce qui leur passe par la tête. Le seul rayon qu’elles évitent absolument est celui des produits dits diététiques.

Comme Four fait aussi la cuisine à la maison et qu’il laisse son imagination galoper tel un cheval au galop après avoir sorti le contenu du frigidaire et celui des placards, elles sont ravies. Pas de cuisine pour elles, et donc un souci de moins. Les repas sont très copieux, pleins de surprises et ils commencent toujours par le dessert.

Dans la bulle-bureau comme à la maison, Souris et Four attrapent régulièrement des fous rires homériques. Au travail, les collègues ne les suivent pas toujours. Il est parfois difficile de comprendre ce qui est risible. Mais, chez eux, toute la famille hoquette en pleurant pendant de longues minutes, même quand l’histoire est un peu tirée par les cheveux. Les voisins étaient un peu étonnés au début, mais plus du tout maintenant, et le quartier se joint parfois à eux lorsqu’il s’agit d’histoires de quartier.

Dans la bulle-bureau, voici l’histoire récente qui battit tous les records de fous rires.

Exceptionnellement, lors d’une réunion pendant laquelle Frondex s’ennuyait ferme, la réunion ne traitant pas de problèmes de lancer, celui-ci décida d’utiliser un gâteau comme projectile, afin d’analyser sa trajectoire et d’inclure cette analyse dans un projet en gestation. L’esprit constamment en éveil, il cherchait souvent de nouveaux projectiles pour faire des expériences inédites. Il n’avait encore jamais essayé le lancer de gâteaux.

Horreur, le gâteau ne suivit pas la trajectoire prévue mais vint malencontreusement s’écraser sur le clavier de Souris. Tout d’abord elle rit beaucoup, comme à son habitude, avant d’essayer de nettoyer le clavier. Mais la crème était entrée profondément dans les interstices des touches. Le mal était irréparable, et un changement de clavier paraissait indispensable. Souris rit encore davantage, comme si c’était chose possible, à tel point que Four l’entendit jusque dans la cuisine et vint voir ce qui se passait.

En fait, cela faisait des mois que Souris rêvait d’un clavier avec des touches arc-en-ciel, à cause des sept teintes différentes – rouge, orange, jaune, vert, bleu, indigo et violet – qui seraient assorties aux sept tailleurs qu’elle portait, un pour chaque jour de la semaine. Or, jusque-là, elle n’avait pu acheter ce merveilleux clavier, puisqu’elle n’avait un crédit-clavier qu’une fois tous les trois ans. Ces maudits claviers étaient horriblement chers, surtout le modèle qu’elle convoitait. Grâce à la trajectoire manquée du gâteau, et grâce à Frondex donc, un superbe clavier aux couleurs arc-en-ciel trôna sur son bureau dès le lendemain matin. Ce clavier lui donna des ailes, ses collègues en furent tout éberlués.


Chapitre suivant: Trente-et-un décembre


Copyright © 2016 Marie Lebert

Written by marielebert

2012/11/22 at 15:28

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