Bille [2] Vingt-neuf décembre

bille

Par Marie Lebert, juillet 2016.
Illustration de Denis Renard.

«Bille» est un court roman galactique intemporel et sans limite d’âge. [Résumé]


Vingt-huit décembre / Vingt-neuf décembre / Trente décembre / Trente-et-un décembre / Premier janvier / Deux janvier / Trois janvier / Quatre janvier / Cinq janvier


Nous sommes le vingt-neuf décembre. Comme on le sait déjà, les chercheurs de la bulle-bureau sont au nombre de sept. Chez eux, il n’y a pas de hiérarchie de droit, seulement une hiérarchie de fait, un point c’est tout. Chef est le chef, un point c’est tout. Comme il n’y a pas de hiérarchie de droit, les chercheurs seront tout simplement présentés par ordre alphabétique.

Tout d’abord Boubou et Bul, un couple inséparable, même dans le cas d’une présentation qui se voudrait individuelle.

Boubou, de sexe féminin, et Bul, de sexe masculin, ont tous deux une folle passion pour les objets ronds. Dans la bulle-bureau, toutes leurs affaires sont rondes, les tables, les fauteuils, les ordinateurs, les tablettes et les liseuses. Chez eux, c’est la même chose, la maison est ronde, le lit est rond, le téléviseur est rond, la baignoire est ronde, et cetera, et cetera.

Boubou et Bul mangent des kilos de cacahuètes à longueur de journée. Ce n’est pas leur aliment exclusif – leur médecin leur a expliqué qu’un tel régime ne serait pas bon pour la santé – mais c’est leur aliment essentiel. Un paquet sur la table de nuit permet même de répondre aux fringales subites en cas d’insomnie.

Au début, les nuits de fringale, ils n’allumaient pas la lumière pour ne pas réveiller celui ou celle qui était en train de dormir. Mais, une fois sur deux, le paquet tombait par terre, et le résultat était exactement l’inverse de l’effet recherché. Il fallait allumer toutes les lumières aux ampoules rondes, l’autre se réveillait, et tous deux se mettaient à quatre pattes pour rechercher les cacahuètes. Ils attrapaient des fous rires, faisaient la course à qui trouverait le plus de cacahuètes, et les mangeaient aussitôt. Inutile de les remettre dans le paquet pour que celui-ci tombe à nouveau un peu plus tard dans la nuit.

Les collègues de Boubou et de Bul furent quelque peu désemparés par la forme de la cacahuète, qui n’observait pas un rond parfait dans un univers parfaitement rond. Ceci gênait leur rigueur occasionnelle car, même imaginatifs, ils n’en étaient pas moins rigoureux, au moins de temps en temps. Aussi les collègues leur demandent de temps à autre:

«Mais pourquoi les cacahuètes et pas quelque chose de parfaitement rond? Il existe pas mal de fruits secs dont la forme se rapproche beaucoup plus du rond.»

À cela Boubou et Bul répondent patiemment et de concert par: «C’est l’exception qui confirme la règle», expression qui, comme chacun sait, est un proverbe terrien.

Outre les cacahuètes, Bul a une passion pour la mer. Avant de s’endormir, en général, Boubou et lui regardent des vidéos de mers terrestres. Ils orientent leur grand téléviseur rond dans la bonne direction avant de se coucher dans leur grand lit rond recouvert d’une couette ronde en fausse fourrure vert pomme. Bul saisit alors la télécommande ronde et appuie sur l’un des sept boutons ronds, pendant que Boubou s’étire comme une chatte avant de se pelotonner contre la large poitrine de son chéri.

Avant l’apparition du titre sur l’écran en lettres capitales, Bul déclare toujours:

«C’est sur la Terre que la mer est la plus belle.»

Invariablement, Boubou éclate de rire. C’est sur le bord d’une mer terrestre que Bul a flirté pour la première fois, avec Boubou justement.

Dans la bulle-bureau, tout le monde sait comment ils se sont rencontrés.

Boubou était la fille la plus ronde du groupe, de douces rondeurs un peu partout, ronde de joues, ronde de seins, ronde de fesses, ronde de hanches. Ses mains et ses pieds étaient en accord avec le reste. Ils étaient eux aussi ronds et potelés.

Bul vint s’asseoir à côté d’elle. Il dut se serrer un peu contre le hublot, à cause de toutes les rondeurs de Boubou. Il ne fit pas de remarques désagréables du genre de celles que Boubou entendait souvent, remarques qui l’incitaient à hausser ses rondes épaules mais n’avaient jamais déclenché chez elle la moindre idée de régime. Étrangement, il ne manifestait aucune impatience. Au contraire, il ne comprenait pas pourquoi les fauteuils des fusées intergalactiques étaient aussi étroits, à croire que tous ceux qui voyageaient étaient filiformes.

Bul voulait faire connaissance. Au bout de quelques minutes, il sortit de sa poche un paquet de cacahuètes tout froissé et le tendit à Boubou avec un sonore:

«Tu veux des cacahuètes?»

Elle accepta volontiers. Elle en prit même une bonne poignée. C’était bien la première fois qu’une fille aimait les cacahuètes. D’habitude, elles se lamentaient sur leur satané régime et répondaient toujours invariablement la même chose:

«Tu comprends, j’aime cela, mais je ne veux pas grossir.»

Ce qui ne les empêchait pas de s’empiffrer de glaces à l’occasion, lorsqu’elles étaient entre filles.

En bavardant entre deux cacahuètes, Bul et Boubou s’aperçurent qu’ils appartenaient au même groupe de voyage: «Nouvelles Planètes – Voyages intéressants à prix écrasés» – et à la même sous-section: «Terre – Europe – France».

Plus exactement, Bul appartenait en fait à la sous-section: «Terre – Europe – Italie», mais il était enchanté d’avoir enfin trouvé une fille qui mangeait des cacahuètes sans faire de manières.

Sur le chemin des toilettes, il s’en fut trouver l’animateur du groupe.

«Est-il encore possible de changer de groupe?», demanda-t-il. «À la réflexion, je préférerais passer mes vacances en France.»

L’animateur consulta son agenda.

«Pas de problème, tu as de la chance. Il y a encore une place libre dans le groupe qui va en France.»

Et il nota le changement.

Bul était enchanté. Il fit une courte halte aux toilettes et s’en retourna à sa place, près de Boubou. Ils échangèrent leurs noms, leurs souvenirs d’enfance, leurs impressions du moment. Un peu triste, Boubou avoua à Bul:

«En fait je n’aime pas voyager, mais vraiment pas du tout. Je ne sais vraiment pas ce qui m’a pris. Maintenant il est trop tard pour faire marche arrière, n’est-ce pas?»

Bul hocha la tête. Tout surpris de ne pas avoir encore commis de gaffe dans la conversation, il trouva immédiatement la bonne réponse:

«À notre arrivée, on va acheter de bonnes cacahuètes terriennes. Ainsi le temps te paraîtra moins long. Et puis j’ai entendu dire que les cacahuètes terriennes sont les meilleures de la galaxie.»

Boubou sourit. La tristesse émanant de ses beaux yeux bleus s’était envolée.

Finalement, ils passèrent un mois ensemble sur une plage française, une petite plage située sur la côte normande. Ils mangèrent des kilos de cacahuètes terriennes, de toutes sortes et de toutes provenances, qui venaient du marché local ou de l’épicerie locale en passant par le supermarché local.

Ils ne comprenaient pas pourquoi les caissières les regardaient d’un air médusé lorsqu’elles voyaient leur caddie plein de cacahuètes salées, de cacahuètes salées et décortiquées, de cacahuètes non décortiquées, de petits paquets multicolores pour les cacahuètes salées et décortiquées, de gros paquets transparents pour les cacahuètes non décortiquées.

Ils mangèrent aussi des moules-frites et découvrirent l’existence des crustacés, au moins celle des bigorneaux et des escargots de mer. Leur budget était serré malgré le nombre de petits boulots qu’ils avaient fait chacun de leur côté pour se payer le voyage. Ils s’embrassèrent, ils se baignèrent, ils jouèrent au ballon et aux boules.

Ils plaisantèrent aussi sur les Terriens qui passaient sur la plage. Boubou s’étonnait:

«Mon Dieu, comme les Terriennes sont maigres!»

Ce qui l’étonnait le plus, c’était le regard des Terriens s’attardant longuement sur les Terriennes alors qu’on leur voyait les os des côtes et que leurs seins et leurs fesses ne balançaient guère au rythme de la marche. Sur Corail, les habitants de sexe masculin préféraient les rondes, peut-être pas aussi rondes que Boubou, mais, en tout cas, beaucoup plus rondes que les Terriennes.

Boubou et Bul burent aussi de la bière et du vin, les cacahuètes terriennes salées finissant par leur donner soif. En un mot, ces vacances terriennes européennes françaises normandes furent formidables.

À leur retour sur Corail, au sortir de la fusée intergalactique, il leur fut impossible de se séparer. Les beaux yeux ronds et bleus de Boubou étaient pleins de larmes, et Bul maltraitait frénétiquement son ultime paquet de cacahuètes dans la poche gauche de son bermuda.

Finalement, un baiser encore plus passionné que ceux de leurs vacances scella à jamais leur union, et d’un commun accord ils décidèrent de vivre ensemble. Ensemble ils poursuivirent leurs études scientifiques puis, toujours inséparables, ils débutèrent ensemble leur carrière dans le centre de recherche scientifique de la planète.

Voilà pourquoi, depuis son premier flirt avec Boubou, la passion de Bul pour la mer est toujours aussi vivace.

Depuis des années, au moment de se coucher, ils regardent une vidéo maritime selon un programme hebdomadaire devenu immuable au fil du temps. Lundi: Océan Pacifique. Mardi: Océan Atlantique. Mercredi: Océan Indien. Jeudi: Mer Méditerranée. Vendredi: Mer de la Manche. Samedi: Mer Morte. Dimanche: mixage des six mers précédentes.

Le mouvement inlassable des vagues leur apporte un sommeil réparateur sans tomber pour autant dans la monotonie. En effet, les vagues énormes et les rouleaux de l’Océan Pacifique du lundi ne procurent pas la même sensation que les infimes vaguelettes de la Mer Morte le samedi.

Le dimanche, ils vont presque toujours passer la journée au Musée de la Mer. Le midi, ils mangent des poissons et des crustacés, qu’ils dégustent invariablement avec du vin blanc, ce qui leur rappelle leurs vacances terriennes européennes françaises normandes.

Dans les poissons, ceux qu’ils préfèrent sont les maquereaux grillés avec une pomme de terre en robe des champs enveloppée d’une feuille de papier aluminium. La première fois, Bul ne fit pas très attention et, sans s’en rendre compte, il mangea aussi le papier aluminium, ce qui fit rire Boubou aux larmes, encore plus que la fois où, sans sourciller, il avait mangé la peau d’un avocat.

Pour le choix des crustacés, ils varient allègrement les plaisirs. Ils choisissent successivement et parfois en même temps des moules à la crème dont ils finissent le jus jusqu’à la dernière goutte en y trempant du pain, des crevettes roses à la mayonnaise, des huîtres au citron, des praires naturelles ou farcies, des palourdes, des crabes, des tourteaux ou même des étrilles lorsqu’ils veulent s’attaquer à un petit puzzle délicat, des couteaux à la sauce martiniquaise, des langoustines, quelquefois des langoustes et une fois tout à fait exceptionnellement un homard.

En fin de mois, lorsque leur budget est serré, ils dégustent goulûment des bigorneaux ou bien des escargots de mer que les serveurs appellent aussi rangs ou bulots, probablement des termes locaux venant de la planète Terre, pour apporter une note d’originalité propre à tout menu digne de ce nom.

Pour leurs anniversaires, ils commandent un énorme plateau de fruits de mer qu’ils dégustent en entier, jusqu’au dernier microscopique bigorneau et jusqu’au dernier bout d’algue. Ils détestent le gaspillage et ne laissent jamais rien traîner dans leur assiette. Les rares soirs où ils n’ont pas faim, ce qui est rare – ils ont tous deux bon appétit –, ils sautent un repas et le tour est joué.

Voilà présentés les deux premiers chercheurs.


Chapitre suivant: Trente décembre


Copyright © 2016 Marie Lebert

Written by marielebert

2012/11/22 at 14:53

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