Bille [1] Vingt-huit décembre

bille

Par Marie Lebert, juillet 2016.
Illustration de Denis Renard.

«Bille» est un court roman galactique intemporel et sans limite d’âge.


Résumé du roman
Sur la planète Corail, un groupe de chercheurs rêveurs s’apprête à célébrer le Nouvel An. Mais une bille consignant dix années de recherches intensives se trouve propulsée par inadvertance vers la planète Terre, et plus précisément en Normandie, sur la Côte de Nacre. Dès le premier janvier au matin, un chercheur part en mission pour retrouver la bille.

[Une version anglaise est également disponible pour nos lecteurs vivant outre-Manche et dans d’autres contrées.]


Vingt-huit décembre / Vingt-neuf décembre / Trente décembre / Trente-et-un décembre / Premier janvier / Deux janvier / Trois janvier / Quatre janvier / Cinq janvier


Nous sommes le vingt-huit décembre. Même dans cette lointaine galaxie, le vingt-huit décembre est précédé du vingt-sept décembre et suivi du vingt-neuf décembre. Sur la planète Corail aussi, le temps a son importance.

La responsable du centre de recherche scientifique de la planète Corail répond au nom de Plastique. Lors d’un premier contact aussi bien professionnel que personnel, si on veut avoir ses bonnes grâces – autrement dit, si on veut être dans ses petits papiers – il vaut mieux prononcer le «a» de Plastique comme un «a» avec un accent circonflexe. Ceci n’a rien à voir avec un quelconque snobisme, non, c’est une question de goût, tout simplement.

Comme son nom l’indique très clairement, Plastique a une folle passion pour le plastique. Pendant ses heures de loisir, elle fait collection de tupperwares en plastique. Le tupperware est l’objet en matière plastique qui, selon elle, réunit les critères esthétiques les plus parfaits. Pour certains, ce sont les œufs de jade, pour d’autres ce sont les livres reliés en cuir pleine peau, pour elle ce sont les tupperwares. Sur Corail aussi, les goûts et les couleurs ne se discutent pas.

Il y a quelques années de cela, ce fut à cause d’un tupperware que Plastique perdit un jour l’œil gauche. Elle était dans un magasin d’importation intergalactique avec la ferme intention d’acheter une nouvelle pièce pour sa collection. Depuis fort longtemps, elle avait fait des économies en prévision de cet achat. Soudain ses yeux se portèrent sur un superbe nouveau tupperware, un tupperware qui avait des reflets de coquillage nacré mouillé par l’eau de mer et un liseré mauve dont la couleur lui rappelait la robe fendue dans le dos qu’elle portait les jours de fête.

Elle prit délicatement le superbe nouveau tupperware et le fixa avec une telle intensité que son regard sortit de ses orbites. Elle eut le temps de rattraper l’œil droit de la main droite mais pas l’œil gauche de la main gauche, parce que sa main gauche tenait justement le très beau tupperware. Elle n’avait pu se résoudre à le laisser tomber sur le sol, il se serait bosselé.

Ces dernières années, le centre de recherche scientifique dont Plastique assure la direction s’était beaucoup agrandi, et comprend maintenant sept services.

Le septième service est un peu particulier. Il s’agit d’un service de scientifiques rêveurs, contrairement aux autres services dans lesquels les chercheurs sont des bêtes de science mais ne brillent pas forcément par leur débordante imagination.

Il y a quelques années de cela, le service des scientifiques rêveurs était au sous-sol, comme les autres. Or ce service végétait, en partie à cause d’un chef de service malencontreusement nommé à ce poste alors qu’il n’avait aucune imagination. Mais, à la suite d’une faute professionnelle grave, le chef de service fut enfin muté ailleurs, au grand soulagement des scientifiques rêveurs. La vue constante de ce chef de service dans leur champ oculaire leur bridait complètement l’imagination. On ne pouvait pas dire qu’il leur cassait les pieds, non, mais il n’était pas de leur monde et ne comprenait rien à rien.

En réalité, il y avait eu confusion entre deux homonymes. L’autre était bien un imaginatif, mais pas celui qui, par erreur, était venu s’asseoir dans le fauteuil du chef de service. Au moment où elle s’était aperçue de son erreur, Plastique ne pouvait plus rien y faire, il était trop tard pour cela, le contrat avait déjà été signé par les deux parties. Il avait donc fallu attendre la faute professionnelle grave pour le remplacer.

Cette fois-ci, Plastique fit attention, elle en avait vraiment par-dessus la tête de se faire fusiller du regard par un scientifique rêveur à chaque détour de couloir. Elle nomma le bon homonyme, dont le surnom était Chef, tout simplement, un surnom qui n’était peut-être pas très original mais qui permettait au moins de ne pas avoir de doutes sur ses fonctions.

Chef ne mit que quelques heures à analyser la situation de son nouveau service. Il était un responsable à la fois efficace et rapide. Il prit rendez-vous avec Plastique pour lui expliquer le problème. Il s’assit dans un des fauteuils de son bureau-tupperware. Les trois fauteuils étaient eux aussi en forme de tupperware, comme tous les autres objets de la pièce, on ne pouvait décidément pas y couper. Chef ne fit aucun commentaire sur la beauté des reflets nacrés lui rappelant ceux d’un coquillage tout juste sorti de l’eau de mer. Sa politesse était parfaite mais il n’était pas obséquieux.

Chef n’était pas non plus du genre à mettre trois heures à expliquer ce qui pouvait l’être en deux phrases, c’était l’une de ses nombreuses qualités. Une première phrase énonçait le problème, une deuxième phrase donnait la solution. De nombreux autres chefs de service auraient pu s’inspirer d’une telle concision, mais c’était rarement le cas.

Lorsque Plastique le darda de son regard auquel son œil gauche en plastique donnait un charme étrange, il lui expliqua:

«Il n’est guère possible d’exercer son imagination lorsqu’on passe huit heures par jour dans un sous-sol. Mes collègues ont besoin de travailler face à l’espace céleste, ses étoiles et ses galaxies.»

Plastique comprit aussitôt.

«Bien. Veuillez me préparer les plans d’un service en plein air pour demain matin», répondit-elle tout aussi brièvement.

Le lendemain matin, Chef s’assit à nouveau dans un des fauteuils en forme de tupperware aux reflets nacrés et montra à Plastique les plans d’un grand bureau en forme de bulle, entièrement transparent.

Après avoir étudié le document de très près et posé de nombreuses questions toutes plus pertinentes les unes que les autres, elle apposa en bas à droite sa signature entourée d’une volute géométrique rappelant la forme d’un tupperware.

Interrogé à ce sujet, le graphologue du centre de recherche scientifique disait que ce paraphe cadrait avec sa personnalité. Il s’agissait sans nul doute d’un graphologue particulièrement psychologue.

La bulle-bureau fut en place dès le début de la semaine suivante. Chef suivit les travaux avec la plus grande attention, et les sept chercheurs emménagèrent rapidement, dans l’heure qui suivit le ménage après travaux.

Chef leur avait conseillé de profiter du déménagement pour faire du rangement par le vide. Dans ce but, il leur avait donné à chacun un très grand sac poubelle bleu, plutôt que noir. Inévitablement associé au deuil des objets aimés, le noir ne leur aurait pas plu et leur aurait coupé les ailes, au moins pour le rangement par le vide.

À dessein, Chef avait choisi le modèle de sac poubelle le plus vaste, pour les inciter à faire les choses en grand. Quand il y pensait, c’était fou ce que ses collègues pouvaient amasser dans et autour de leurs bureaux, en prétextant que tout peut servir un jour, et ce avec une parfaite mauvaise foi, puisque les choses amassées n’étaient jamais réutilisées.

L’opération avait partiellement réussi. Les sacs poubelle n’étaient pas aussi pleins qu’il l’aurait souhaité, mais il ne pouvait absolument pas se permettre d’intervenir dans ces rangements. Il respectait le vieil adage: «À chacun ses affaires».

Par ailleurs, Chef avait également laissé un bref message sur le répondeur-tupperware de Plastique:

«Pas d’inauguration, pas de pot, autrement je démissionne.»

Chef avait horreur des manifestations sociales telles que déjeuners ou dîners d’affaires, pots d’honneur ou cocktails. Il ne consentait à faire un effort qu’une fois par an, pour le pot de la nouvelle année. Tout le monde savait que dans ce cas précis il faisait déjà un gros effort, alors on ne l’ennuyait pas en lui imposant d’autres obligations officielles, d’autant plus qu’il aurait été difficile de lui imposer quoi que ce soit.

Par contre, lors du premier jour de l’ouverture de la bulle-bureau, très tôt le matin – ce jour-là, elle s’était levée dès potron-minet, contrairement à ses habitudes – Plastique vint déposer une rose sur chacun des sept bureaux, une magnifique rose en plastique dont les pétales avaient des reflets nacrés et brillants comme s’ils avaient été trempés dans l’eau de mer.

Tout le service fut très touché. Après tout, c’était l’intention qui comptait.

Dès le lendemain matin, les chercheurs au grand complet offrirent à Plastique un nouveau tupperware en plastique pour sa collection.

Ce tupperware, retrouvé au fond d’un bureau lors du rangement par le vide, avait miraculeusement échappé à un sac poubelle, un chercheur ayant dû penser que cela pourrait toujours servir. Il ne croyait pas si bien dire. Il avait fièrement exhumé l’objet des tréfonds de son nouveau bureau au moment où on avait parlé d’un cadeau de remerciement à offrir à Plastique, en se demandant bien ce qu’on allait pouvoir lui offrir, provoquant ainsi un soulagement unanime. Ceci éviterait des dépenses inutiles, et surtout de courir les magasins alors que tout le monde croulait sous le travail ou faisait des projets pour les fêtes de fin d’année, c’est selon.

Ce jour-là, Four, le cuisinier, avait cru bon de prévoir des gâteaux en forme de tupperwares et de roses en plastique, qu’on mangea de bon cœur, à condition que cela ne se reproduise pas car, même pour les formes des gâteaux, les chercheurs supportaient mal le mauvais goût.

Ensuite on discuta longtemps pour savoir où mettre les roses sans heurter la susceptibilité de Plastique, et sans pour autant les avoir sous les yeux, ce qui coupait immédiatement l’imagination la plus débordante.

Finalement, les roses furent réunies en un bouquet. Le chiffre sept tombait bien. Il paraît que les plus beaux bouquets doivent être composés d’un nombre de fleurs impair, un, trois, cinq, sept, neuf, onze, treize – le treize pouvant être supprimé si on offre des fleurs à quelqu’un de superstitieux – quinze, dix-sept, dix-neuf, vingt et un. Vingt et un représente un budget significatif qui n’est pas à la portée de tout le monde, surtout si ce sont les plus belles roses du magasin.

Dans le cas de la bulle-bureau, le nombre de roses s’arrêtait fort heureusement à sept puisqu’ils étaient sept chercheurs et que Plastique s’était tout aussi heureusement limitée à une rose chacun.

Après un accord unanime entériné par un vote tout aussi unanime, le bouquet de sept roses fut hissé au sommet de la voûte de verre de la bulle-bureau. À chaque fois qu’elle venait dans le service, Plastique tendait le cou pour voir si «son» bouquet était bien en place, comme si de rien n’était, ce qui lui évitait ainsi de remarquer le fouillis régnant un peu partout à hauteur des yeux.

Les chercheurs eux aussi étaient ravis. En définitive il s’agissait d’un bon plan, comme diraient les Terriens. Ils avaient ainsi rarement l’occasion d’avoir le bouquet dans le collimateur. Bien qu’étant des originaux, ils travaillaient la plupart du temps assis et non pas couchés sur le dos. À cause des roses en plastique, ceux qui ressentaient la nécessité de faire la sieste se couchaient plutôt sur le ventre. Dans les cas graves, ceux qui ne supportaient vraiment pas de dormir sur le ventre se voyaient obligés de se protéger les yeux de la vue du bouquet à l’aide d’épaisses lunettes noires ou d’un livre ouvert, peu importe à quelle page, l’essentiel étant de faire écran.

Chef avait tapé dans le mile, la perspicacité étant l’une de ses nombreuses qualités. Le fait d’être en plein air donna des ailes aux chercheurs de la bulle-bureau, au sens figuré, bien entendu.

Certains journalistes à lunettes, qui en rajoutaient un peu, annonçaient même avec aplomb que c’était dans ce service que se faisaient désormais les découvertes essentielles de la planète Corail, si bien qu’à chaque fois on avait droit à des problèmes avec les autres services. Ceci faisait rire les chercheurs concernés lorsqu’ils avaient l’occasion de consulter les actualités sous forme pixel, sonore ou visuelle. Mais au fond, cela leur était égal. Leur géniale intelligence les entraînait bien au-dessus de ces petites contingences mesquines.

Lorsque les commentaires dépassaient vraiment les bornes, Chef s’emparait de son smartphone et assénait quelques phrases bien senties à l’un ou l’autre journaliste. Lorsque cela ne suffisait pas, il réitérait son appel sur le même smartphone et menaçait l’un ou l’autre de débarquer dans son bureau. Comme Chef était une armoire à glace et qu’il était champion de karaté, l’un ou l’autre arrêtait immédiatement de faire des histoires. Il ne tenait pas à avoir le faciès défiguré ou, en cas d’absence, à retrouver son bureau dévasté comme après le passage d’une tornade.


Chapitre suivant: Vingt-neuf décembre


Copyright © 2016 Marie Lebert

Written by marielebert

2012/11/22 at 14:36

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