B comme Bibliothèque

Par Marie Lebert, avril 2011.

Avec une version anglaise et une version espagnole.

Voici un récit résolument humoristique de mes débuts dans le monde du livre à la fin du vingtième siècle, avant ma rencontre avec l’internet et mon départ vers San Francisco. La première partie concerne la bibliothèque de Granville (en Normandie), avec sa poussière et ses vieux livres, avant qu’elle ne mue en une belle médiathèque. La deuxième partie concerne deux bibliothèques à Jérusalem, avec ses cartons pour l’une et ses ordinateurs pour l’autre. Dédié à mes collègues passés et présents, ce récit est inspiré d’une mouture ancienne publiée dans la revue littéraire L’Autre Journal.

Granville, la poussière et les vieux livres

Granville, malgré son nom, n’est pas une très grande ville, on lui compte environ quinze mille habitants. Tous ceux qui y passent en tombent amoureux sans trop savoir pourquoi. Il y a du schiste, du granit, du sable, des rochers, un port, et beaucoup de vent, de mouettes et de vagues. Le coeur de la Haute Ville est la place Cambernon – Cambernon était médecin -, avec ses commerces et sa grande halle à poissons à trois arcades et à l’austère architecture de granit.

C’est là. C’est là? Oui, la halle à poissons est devenue bibliothèque. Existe-t-il dans le monde une autre bibliothèque dans une halle à poissons? Des vitres dépolies qu’on nettoie de l’extérieur au jet d’eau, des pierres de granit gris sur lesquelles les enfants ne doivent pas dessiner, une immense porte peinte d’une solide peinture vert bouteille. J’aurais bien voulu que la porte soit plus petite, à cause de l’air froid s’engouffrant dans le bâtiment l’hiver, mais cela n’a jamais été possible. J’aurais voulu aussi que les carreaux soient en verre non dépoli, pour plus de clarté, et pour que de l’intérieur on puisse voir la place et de l’extérieur les livres, mais cela n’a pas été possible non plus. J’aurais voulu encore que les fenêtres s’ouvrent et se ferment, comme toute fenêtre digne de ce nom, mais celles-ci restaient définitivement fermées depuis de nombreuses années, depuis qu’elles avaient été repeintes et que la peinture beige avait agi comme un mastic sur leur pourtour.

La bibliothèque-halle à poissons comprend quatre niveaux: le rez-de-chaussée avec le service de lecture publique, le premier étage avec les livres anciens sur les rayonnages, le deuxième étage avec les vieux livres dans les cartons, et le grenier avec les journaux officiels. La superficie totale au sol est de soixante-quinze mètres carrés. Le rez-de-chaussée est relié au premier étage par un escalier ordinaire dont le bois très glissant avait été recouvert d’une moquette après une chute particulièrement douloureuse. Le premier étage est relié au second par un escalier beaucoup plus ancien aux marches inégales et encore plus glissantes, avec une rampe évoquant une piste de ski extrême. Le deuxième étage est relié au grenier par une échelle de meunier située face à une fenêtre intérieure. Si d’aventure on ratait une marche, on se retrouverait projeté contre la fenêtre, on passerait au travers et on serait expédié au rez-de-chaussée illico presto. J’ai manqué faire le grand saut plusieurs fois, et j’ai demandé qu’une cloison de bois remplace la fenêtre, mais cela n’a pas été possible non plus. Vous savez comme moi que les administrations attendent parfois l’accident pour remédier aux situations dangereuses.

C’est là. Des livres en quantité, et de la poussière, beaucoup de poussière, la vénérable poussière des ans, m’a-t-on expliqué. J’ai bouffé de la poussière pendant deux ans, et je n’ai jamais autant utilisé de savon et de lessive que ces deux années-là, le savon pour la toilette du soir parce qu’on aurait cru que je travaillais chez un charbonnier, et la lessive pour les vêtements à laver tous les jours parce qu’ils ressortaient noirs de crasse après les équipées du jour. On m’avait expliqué que la poussière était l’inévitable compagnon des livres, ce qui est vrai, mais il y a poussière et poussière. Quand on ne peut pas ouvrir un livre sans être entouré d’un épais nuage, cela devient inquiétant. Deux ans de ménage sans aspirateur – le modèle du lieu n’aspirant plus qu’à une retraite définitive, tout comme l’installation électrique ambiante – m’ont dégoûtée du ménage pour la vie, et j’ai pu faire une longue analyse comparée de la qualité des chiffons de ménage disponibles sur le marché, et de l’incidence des formes et des couleurs sur l’efficacité du travail. A Granville on travaille de préférence avec des chiffons verts de forme carrée.

Après le ménage du siècle, le nettoyage des reliures de livres anciens. La formule de la Bibliothèque nationale a été pratiquée sur cinq mille livres environ par Graziella et moi. Prendre une série de vingt livres. Passer un chiffon à poussière sur les reliures. Le chiffon vert est conseillé, mais pas obligatoire. Enduire les reliures de savon Brecknell, savon de sellerie qui nettoie le cuir et fait revenir les ors. Choisir ensuite la couleur indiquée dans la gamme des tubes de cire Baranne étalés sous vos yeux. Veiller à ce que ce ne soit pas la cire, mais les tubes qui soient étalés sur votre table de travail. Frotter avec un chiffon de laine jusqu’à ce que l’ouvrage scintille de mille feux. Pour le chiffon de laine, aucune couleur n’est conseillée. C’est seulement ensuite qu’on a pu ouvrir les livres pour les estampiller et les inventorier, les cuirs étant tellement secs qu’on les aurait cassés en les ouvrant trop tôt. La formule de la Bibliothèque nationale est excellente et je l’ai souvent communiquée à nos visiteurs, qui trouvaient que nos livres anciens étaient très beaux, preuve qu’on n’avait pas frotté pour rien. J’avais même photocopié notre “recette” pour l’offrir lorsque la question m’était posée. Maintenant, comme pour le ménage, ne me demandez plus de nettoyer des reliures, même si celles-ci sont chargées du poids des ans, si elles sont très luxueuses ou si elles sont l’oeuvre des plus grands relieurs. Ces deux années passées à frotter m’ont largement suffi.

Je viens de parler de photocopies, et une question vous brûle les lèvres: vous n’aviez pas d’aspirateur, mais vous aviez une photocopieuse? Non, cet appareil moderne n’a fait son apparition à la bibliothèque que plus tard, et je n’y étais plus. A “mon” époque, on transportait les documents à pied jusqu’au centre ville et on utilisait la photocopieuse de la mairie après avoir pris son tour et fait la queue. Pour les articles de journaux locaux reliés par année, ou par deux ou trois années, cela donnait des matinées très physiques. Allez voir les collections reliées du Granvillais, du Journal de Granville ou de La Manche Libre et vous comprendrez. Mais que ne ferait-on pas pour son public?

Une autre hantise qui me reste de mon travail à Granville, c’est celle des rangements de grenier. On m’avait juré que le grenier était vide et, contrairement à mes bonnes habitudes, je n’étais pas allée vérifier cela de visu. Et puis, un beau jour, les services municipaux sont venus traiter la charpente contre les bestioles diverses qui y régnaient depuis fort longtemps, et c’est là que j’ai mesuré l’étendue du désastre, lorsque je suis montée et qu’il a fallu fourrer au plus vite une multitude de documents sous une grande bâche noire pour éviter qu’eux aussi ne soient traités comme la charpente. Il y avait des livres, des revues et des affiches par centaines et centaines, alors qu’on venait de terminer le ménage du siècle sur les trois autres niveaux. J’en aurais pleuré.

Nouvelle commande de chiffons de ménage verts à l’atelier municipal, et le grenier s’est petit à petit vidé de ses divers trésors, trésors qui sont partis au musée du Vieux Granville pour les documents non imprimés (harpons de baleine, lances africaines, sceaux, pièces de monnaie, et autres objets hétéroclites), ou trésors que j’ai découverts avec stupéfaction comme ces affiches anciennes pliées en huit, en seize ou en trente-deux, colorées, immenses: affiches de carnaval, affiches de régates, affiches de grandes fêtes locales et régionales, affiches du 14 juillet (jour de la fête nationale), dans un état catastrophique, scotchées, déchirées, sortant d’un long sommeil. C’était beau, on se serait cru dans la caverne d’Ali Baba, avec la poussière en plus et les lingots en moins.

Un autre épisode de taille fut celui des souris. On m’avait prévenue que la bibliothèque était un de leurs terrains de jeux. J’avais été quelque peu étonnée de la placidité avec laquelle on m’avait annoncé la bonne nouvelle et m’étais inquiétée de cette présence inopportune. Mais, comme pour le reste, il paraît que ça avait toujours été comme ça. J’ai adopté un chat, mais il préférait gambader sur les toits de la Haute Ville avec les autres chats du quartier, on le comprend aisément. Ensuite ce fut le tour des tapettes, absolument inefficaces, et enfin celui des graines oranges préconisées par les services municipaux, qui devaient les tuer en un clin d’oeil et qui n’ont rien tué du tout. Les souris ont cependant fini par se lasser et par disparaître de la circulation, je me demande encore comment, sans doute à cause du va-et-vient continuel dans les étages.

Figurez-vous que les souris aiment particulièrement les journaux officiels. J’ai toujours rêvé du jour où le maire de la ville me demanderait un journal officiel dans lequel le texte du décret dont il avait justement besoin aurait disparu mangé par une souris – ce journal aurait été une pièce à conviction pour appuyer mes dires –, mais le cas ne s’est malheureusement jamais produit. Ensuite, excédée par ces paquets de journaux empilés à l’horizontale et retenus en paquets à l’aide d’une vieille ficelle de chanvre beige souvent trop courte, histoire de corser la difficulté, j’ai utilisé les collections de la chambre de commerce, sise rue Lecampion, près du port. Ces collections avaient deux avantages énormes par rapport aux nôtres: d’une part, elles étaient rangées dans des cartons, d’autre part elles étaient classées à la verticale. Le fait que ce soit pratique d’utilisation me faisait nager dans le plus grand bonheur.

Pour en revenir à ma halle à poissons, je n’ai pas encore raconté que la bibliothèque se trouve au-dessus d’un puits. Un puits plein d’eau, bouché par un cercle de béton lorsque les livres ont remplacé les poissons à l’étal. Question humidité, me direz-vous, ce qui n’était pas un problème pour les poissons le devient pour les livres. Réflexion très juste, et qui vaut aussi pour la température. Il m’a fallu cinq ans pour obtenir un chauffage digne de ce nom. Dans mes rares moments de repos, j’étais assise sur le seul chauffage qui marchait à peu près, un gros cube orange et marron rempli de briques réfractaires sur lequel on pouvait poser les fesses sans aucun risque de se brûler, ce qui permettait de vérifier, si besoin était, que la chaleur dégagée n’était pas excessive.

Comme pour tant d’autres choses, il a fallu attendre la bonne volonté des élus. Elle s’est enfin manifestée après que le nouveau maire-adjoint chargé des affaires culturelles a vérifié par lui-même, lors de plusieurs réunions dans nos locaux, que mes réflexions sur le froid ambiant n’étaient pas dues à des états d’âme, mais qu’elles correspondaient bien à la faible température indiquée par le thermomètre. Ensuite il a fallu attendre les crédits, mot fatidique qu’on a à la bouche au moins une fois par jour. Et puis les appareils de chauffage sont arrivés quelques jours avant mon départ de cette illustre maison. Lors d’une visite de courtoisie, j’ai vérifié de visu qu’il faisait chaud et qu’il n’était plus nécessaire de mettre quatre pulls et deux paires de collants sous un pantalon pour survivre pendant les mois d’hiver. Les gens du quartier ne sont plus contraints d’apporter au personnel des citrons et des médicaments homéopathiques contre la grippe, comme c’était le cas lorsque le rhume ou la bronchite me tenaillaient et que je me demandais comment j’allais tenir jusqu’à sept heures du soir et si j’allais réussir à ouvrir la bibliothèque le lendemain. Le service public avant tout.

La bibliothèque était un lieu qui ressemblait à une longue addition: halle à poissons + puits bouché + poussière + froid + grenier + souris + divers. Je pensais être tombée sur l’exception des exceptions, le cas unique dans la France de l’époque, la dernière bibliothèque municipale sans livres récents et sans service de prêt, la bibliothèque à sauver après cent ans de laisser-aller, en bref je devenais l’Indiana Jones de ce modeste lieu. Mais plusieurs personnes de passage m’ont assurée que le cas était moins exceptionnel que je ne le croyais. Malgré les quelques autres lieux humides et crasseux qu’on a pu me décrire pour me démontrer que cela existait ailleurs, je reste néanmoins persuadée que l’addition des problèmes était assez exceptionnelle.

Nous abordons maintenant la décennie suivante. La bibliothèque servait à peu près à tout, y compris bien sûr à emprunter des livres et à se documenter. On avait dépassé l’âge des cavernes, il y avait un service de prêt de cinq mille livres et revues, un petit secteur pour les enfants, une salle d’étude avec fonds normand, fonds maritime, documents iconographiques et archives municipales. Les affiches du grenier avaient entre-temps retrouvé une nouvelle jeunesse. C’était tout petit bien sûr, cela correspondait à une bibliothèque de quartier, mais cela avait le mérite d’exister et de bien fonctionner.

Ensuite j’ai diversifié un peu nos activités parce que, vu les crédits alloués à la bibliothèque, on n’achetait pas des centaines de livres. Alors… Alors la bibliothèque servait de salle de réunion, de centre d’animation culturelle, d’entrepôt pour les affiches de spectacles, de secrétariat pour les associations, de bureau d’écrivain public, de salle de spectacle pour enfants, de cabine pour la sonorisation du bal du 14 juillet, de magasin occasionnel pour les victuailles ou les lots de la fête de la Haute Ville en août, de boîte à lettres pour pas mal de gens, et j’en passe.

Si on pouvait m’appeler de la France entière, je ne pouvais téléphoner que dans la commune. Pour les appels extérieurs, je devais descendre à pied à la mairie, en centre ville. Comme par hasard, mon correspondant était absent pour quelques minutes ou alors sa ligne était désespérément occupée. Le temps, c’est de l’argent, dit-on. Pas ici. Il a fallu cinq ans de discussions pour obtenir une ligne de téléphone normale. Les discussions concernant la création du service de prêt avaient duré deux ans.

J’aurais encore beaucoup à raconter, notamment des histoires de dons et de projets de déménagement, peut-être dans une autre vie. Quand j’ai compris que le local pressenti pour une bibliothèque pour enfants près de la mairie allait finalement devenir un restaurant pour personnes âgées, quand j’ai compris qu’un déménagement en centre ville faisait partie des projets très lointains, quand j’ai compris que les crédits resteraient à peu près les mêmes, quand j’ai compris qu’on serait encore pour longtemps une personne et demie à faire tourner la boutique, quand j’ai compris que la mairie n’avait pas l’intention d’embaucher une remplaçante pour que je puisse prendre des vacances cumulées depuis cinq ans, j’ai décidé de quitter les lieux et d’aller voir ailleurs.

J’ai quand même attendu que “mon” aide-bibliothécaire obtienne un temps complet, que les appareils de chauffage soient livrés et installés pour l’hiver suivant, et que la ligne de téléphone passe de ligne réduite à ligne normale. Cela a pris encore huit mois. Bien sûr, la situation n’était pas très brillante pour la nouvelle bibliothécaire, mais l’époque héroïque était révolue.

Des collègues m’ont dit qu’il fallait dix ans pour faire changer les choses. Ils ont sûrement raison. Mais j’avais fait mon temps, et cinq ans et deux mois me semblaient suffisants. Martine a vaillamment repris le flambeau avec beaucoup plus de patience et de diplomatie que je ne pourrai jamais en avoir, secondée ensuite par Patricia. Claire est arrivée plus tard pour gérer la mue de la petite bibliothèque en grande médiathèque. [En 1991, la bibliothèque emploie trois personnes à temps complet, on ne sait plus où ranger les livres, et le déménagement est toujours un projet à long terme. En 1998, la bibliothèque quitte la Haute Ville pour devenir une belle médiathèque en centre ville. En 2011, la médiathèque emploie 12 personnes.]

Quant à moi, comme dit la chanson, j’ai pris mon sac et je suis partie, en pleurant comme une fontaine parce que je quittais Granville, et follement soulagée de quitter ma halle à poissons pour parcourir le monde. Mes pas m’ont d’abord portée à Londres pour faire une cure de sommeil, puis à Paris pour renflouer les caisses, et enfin à Jérusalem pour y poursuivre mon métier. J’ai choisi cette ville magnifique pour des motifs humains et non religieux, n’étant pas croyante, et j’ai travaillé pour toutes les communautés, arménienne, chrétienne, éthiopienne, juive, musulmane et autres, le monde du livre n’ayant pas de frontières.

Jérusalem, les cartons et les ordinateurs

Il est 5 heures de l’après-midi et, sortant de l’avion, je débarque à l’Alliance française de Jérusalem. Plus exactement, sortant de l’avion, je ne vois pas les personnes supposées m’attendre et déjà reparties, l’avion ayant beaucoup de retard, je prends le taxi collectif pendant cinquante kilomètres, et le taxi me dépose dans la ville nouvelle, en haut de la rue Agron et face au supermarché. Je n’ai qu’à traverser la rue pour atteindre enfin l’Alliance, une grande maison basse à un étage. Au rez-de-chaussée, la bibliothèque, la salle polyvalente et le café-restaurant. Au premier étage, cinq salles de classe. Au fond du jardin, une petite maison abritant l’administration.

L’année précédente, le directeur avait lancé en France l’opération “Dix mille livres pour Jérusalem”, et les livres en question – essentiellement des dons – avaient fait le voyage Marseille-Haïfa par voie maritime. On les attendait d’abord à la mi-décembre, mais la date de leur arrivée avait été reportée début janvier. Du coup, après avoir esquissé un faux départ le 14 décembre, je suis partie d’Orly le 5 janvier au matin par un vol charter. Les deux cent quarante cartons de livres sont arrivés exactement en même temps que moi. On aurait voulu le faire exprès, on n’y serait pas arrivé.

Jérusalem, c’est la ville aux murailles et aux bâtiments de pierre blanche, c’est la ville des sept collines et de trois grandes religions, la ville cosmopolite où se juxtaposent coutumes et traditions, la ville aux rangées de lumières jaunes scintillant dans la nuit. C’est aussi la Vieille Ville aux quatre quartiers musulman, juif, chrétien et arménien. C’est Jérusalem-Ouest et Jérusalem-Est. C’est la rue Jaffa traversant la ville de part en part, de la porte de Jaffa à la gare centrale des bus. C’est la ville des conflits, la ville éternelle.

A Jérusalem comme ailleurs, les cartons, on ne peut pas y couper. Mais le pire que j’aie jamais fait, c’est à Jérusalem le 6 janvier. Les deux cent quarante cartons, soit dix mille livres environ, formaient un tas impressionnant au centre de la bibliothèque. Il avait été prévu de remplir tous les rayonnages du rez-de-chaussée et de la mezzanine à l’occasion de l’inauguration, qui avait lieu le lendemain. Evidemment, voir les livres alignés sur les rayons, même dans le fouillis le plus total, cela avait une autre allure que de contempler une montagne de cartons de toutes dimensions empilés les uns sur les autres. Cela dit, je ne sais pas si cela avait tant d’importance pour les officiels.

Fort heureusement, on était toute une équipe, et les gens fatigués étaient relayés par d’autres en pleine forme tout au long de la journée. On a travaillé pendant douze heures d’affilée. On ouvrait les cartons avec un vieux couteau de cuisine qu’on avait déniché dans un coin ou bien un cutter orange qui avait dû servir à découper la moquette pendant les travaux, les autorités compétentes n’ayant pas encore eu le temps de nous acheter des ciseaux. Vous avez peut-être fait partie des gens qui ont eu la chance de vivre cela en direct sur France Culture. On entendait sur les ondes le crissement du couteau de cuisine sur le carton, le bruit des livres déballés, et le bruit de fond de la ruche bourdonnante qui rangeait côte à côte Sartre et l’aérobic, Camus et le guide juridique, la Bible et les recettes de cuisine. On aurait préféré que les journalistes nous aident, mais on a pressenti que l’idée ne les aurait pas emballés (pas mal comme jeu de mots, mais inopportun ce jour-là). Quant à la juxtaposition Sartre-aérobic, elle m’a valu le jour de l’inauguration quelques remarques concernant la classification utilisée dans notre bibliothèque. En une journée, on n’avait pas encore eu le temps d’utiliser la Dewey, la sacro-sainte classification des bibliothèques publiques.

La bibliothèque de l’Alliance est bien conçue, avec une salle au rez-de-chaussée et une mezzanine supportée par des colonnettes noires, le tout avec des rayonnages en bois lamifié blanc faits sur place à moindre prix. Quelques tables, quelques chaises. On n’a pas rempli les rayonnages les plus bas, parce que choisir les livres à plat ventre n’est pas idéal. On n’a pas rempli non plus les rayonnages les plus hauts, parce que tout le monde n’a pas un mètre quatre-vingt. Comme les planches des rayonnages n’étaient pas très épaisses – économie, économie -, on les retournait de temps à autre pour éviter qu’elles ne se courbent toujours dans le même sens. Quant à changer l’écartement entre les rayons, c’était une opération qui prenait une demi-heure par taquet, tellement ceux-ci étaient bien fichés dans les trous prévus à cet effet. Les ouvriers avaient dû les introduire au marteau. Alors on a abandonné. Vive le mobilier conçu par les professionnels pour les professionnels.

Bien que n’étant pas située sur le territoire français, la bibliothèque était atteinte du virus “encombrement par les vieux livres” qui affecte tant et tant de nos bibliothèques françaises. La bibliothèque n’existait que depuis quelques heures et elle était déjà encombrée de ces bons vieux livres que certains avaient dû donner pour s’en débarrasser. J’ai tenté d’expliquer que, dans les vieux livres aussi, il fallait distinguer les vieux clous des bouquins intéressants, et qu’un bibliothécaire était aussi fait pour cela. Rien à faire. Pas de pilon. Pas de vente aux bibliothèques d’étude. Pas de vente au prix du papier. Mais j’ai quand même refusé de les classer. Je n’avais pas fait quatre mille kilomètres pour classer des livres qui ne seraient jamais lus.

Même sans classer les vieux clous, ce furent deux mois de travail très intensif. J’ai baissé la tête sur les livres le 8 janvier et l’ai relevée le jour de l’ouverture le 3 mars, quand tout a été prêt. J’exagère à peine. Après avoir beaucoup insisté pendant trois semaines auprès du directeur, j’ai obtenu l’embauche d’une première étudiante, et après avoir beaucoup insisté pendant trois autres semaines, j’ai obtenu l’embauche d’une seconde étudiante. On a consolidé tous les livres et revues avec du plastique adhésif, et on a fait la liste des livres en un temps record – on se la dictait. On trouvait parfois que l’énoncé à voix haute des titres les uns à la suite des autres constituait un formidable poème. Essayez, vous verrez.

Les bouquins, on leur demande d’être sagement alignés, et rangés sur le rayonnage adéquat. Croyez-moi, la vie d’un livre de bibliothèque n’est pas drôle. Il ne peut en aucun cas se permettre la fantaisie d’un livre de librairie. Il doit se conformer à l’impitoyable classement représenté par l’étiquette collée à son dos, qui, contrairement au poisson d’avril ne durant qu’un jour, doit durer toute la vie. S’il arrive qu’un bouquin perde son étiquette, on se trouve pendant quelques secondes plongé dans la perplexité, ou même dans l’angoisse quand arrive la fin de la journée. Où va-t-on bien le mettre, celui-là? Non seulement il leur faut être rangés, mais ils sont parfois soumis à un effroyable manque d’air de la part des bibliothécaires débutants. Le défaut des premiers jours est de serrer les livres à tel point que le lecteur ne peut en retirer un sans devoir fournir un effort très violent, quitte à abandonner si l’opération est vraiment trop difficile.

Une des tâches essentielles du bibliothécaire est l’estampillage, première opération que subit le nouveau livre. Ce n’est pas la peine d’estampiller toutes les pages, sauf si on aime vraiment cela. Trois ou quatre par livre, c’est une bonne moyenne. A l’Alliance française de Jérusalem, on en a estampillé dix mille d’un coup, si je puis dire. Cela a représenté une multiplication de quatre coups de tampon par dix mille ouvrages, soit quarante mille, le tout fait avec un seul tampon encreur. Comment a-t-on jamais pu me qualifier de “budgétivore”?

Une autre opération pour laquelle on a frôlé l’intoxication, c’est le plastifiage, mot fatidique qui nous faisait voir rouge début mars tellement on en avait marre. Après de multiples expériences normandes plus ou moins concluantes, avec du plastique souple en rouleaux petits, moyens et grands, je ne jure plus maintenant que par le plastique adhésif. On avait donc commandé en France un stock de dix rouleaux de 1,40 mètre sur 10 mètres, qu’on a découpés en bandes. La technique pour les bibliothèques sans argent – c’était encore le cas de celle-ci, au moins les premiers temps –, c’est cinq bandes par livre ou revue, à savoir deux bandes sur les charnières intérieures entre la couverture et le corps du livre, deux bandes sur les bords latéraux de la couverture, et une bande plus large sur le dos du livre après avoir collé l’étiquette. Pour les livres reliés, une bande protégeant l’étiquette est suffisante. Le tout est à la fois efficace et économique.

Une tâche fort pratiquée dans les bibliothèques du vingtième siècle est la frappe de petites fiches de bristol. Celles-ci ont généralement les caractéristiques suivantes: couleur blanche, format de largeur 125 mm et de hauteur 75 mm, perforation au milieu du bas de la fiche. La perforation en question n’a pas un but esthétique pour trancher sur cette surface uniforme. Elle a une utilité bien précise lorsque la fiche va rejoindre le fichier, au cours d’une opération appelée intercalation qui, comme son nom l’indique, consiste à glisser les nouvelles fiches à la place qui leur revient, soit alphabétique soit systématique. Dans chaque tiroir, une tige est glissée dans les perforations des fiches pour éviter la zizanie si votre fichier se casse la figure, chute à éviter absolument lorsque la tringle est retirée lors de l’intercalation.

Un jour ou l’autre, on a tous eu un frisson d’admiration à la vue de ces immenses rangées de fichiers de bois aux multiples tiroirs bourrés de fiches. En général, le frisson d’admiration ne dure que peu de temps parce qu’on doit presque aussitôt franchir deux obstacles. Premier obstacle: arriver à consulter les fiches recherchées dans un tiroir donné. Le tiroir étant bondé, il faut d’une main serrer encore davantage le paquet de fiches qui ne vous intéressent pas et de l’autre consulter fiche par fiche ce qui vous intéresse. Ne me demandez pas comme certains réussissent aussi à prendre des notes dans un mouvement simultané, avec les deux mains déjà occupées, j’ai essayé, mais sans succès. Deuxième obstacle: retrouver sur les fiches les informations utiles. Certaines fiches ne sont pas des descriptifs de livres, mais de véritables romans. On espérait que l’informatique allait nous simplifier tout cela à la charnière du nouveau millénaire, mais cela n’a pas vraiment été le cas.

Après cette digression, revenons à la bibliothèque de l’Alliance. On a saisi le catalogue sur un traitement de texte, on l’a imprimé sur une imprimante et on l’a fait relier. Cela paraît tout simple, mais ce ne le fut pas tant que cela. D’abord le catalogue, tapé mais non tiré, a été effacé par mégarde par l’informaticien qui venait justement faire une sauvegarde, la chose consistant à l’époque à faire une copie de sécurité sur disquette ou cassette. Dix secondes pour supprimer un mois de travail intensif. Quelques semaines plus tard, après avoir surmonté un découragement bien compréhensible, j’ai tapé à nouveau le catalogue sur traitement de texte et l’ai imprimé aussitôt. Ce catalogue était bien sûr une étape provisoire, avec une ligne ou deux par livre (auteur, titre, éditeur, collection, année et cote). Après quelques mois de fonctionnement, il fallait trier à nouveau les collections, enlever les livres n’intéressant personne et “nettoyer” le catalogue dans la foulée. Une manipulation simple de l’informaticien permettrait ensuite de transférer notre catalogue vers une base de données. C’était sans compter sur la fatalité. Un deuxième “écrasement” du catalogue nous attendait, dû cette fois à un logiciel piraté. Le personnel de la bibliothèque est reparti de zéro pour saisir le catalogue dans une base de données. Trois saisies pour un catalogue de dix mille livres, qui dit mieux?

Avec le nouveau directeur, la bibliothèque s’est enrichie d’une vidéothèque, les vieux livres ont disparu des rayons, de nouveaux livres ont été achetés en nombre et le choix de journaux et revues s’est élargi. Il restait toutefois beaucoup à faire: recruter un professionnel des bibliothèques, trier les documentaires et les reclasser, autoriser le prêt à domicile des revues, créer une véritable salle de documentation avec dictionnaires et encyclopédies, mettre une marque distinctive (par exemple une pastille rouge) sur les ouvrages de lecture plus facile, l’Alliance étant d’abord une école d’enseignement du français, mettre une autre marque distinctive (par exemple une pastille bleue) sur les auteurs du pays traduits en français, acheter des livres à gros caractères, etc. [L’Alliance a fermé ses portes en 2000. Il reste à espérer que les livres aient été intégrés dans une autre bibliothèque.]

La bibliothèque de l’Alliance a représenté pour moi trois mois de travail intensif, plus une visite hebdomadaire pendant quelques mois aux deux étudiantes qui la faisaient tourner. Ce fut un travail de volontaire, au sens israélien du terme: logement assuré, argent pour les repas et dépenses indispensables, voyage charter aller-retour. Le tout correspondait à un salaire du pays. Certains m’ont dit qu’ils n’auraient jamais accepté de travailler dans ces conditions, oubliant que chacun peut choisir s’il préfère travailler avec un salaire du pays ou avec un salaire des Français de l’étranger, et s’il préfère vivre avec les habitants du lieu ou fréquenter les milieux consulaires. Par ailleurs, le volontariat est pour un étranger non juif la seule façon de travailler en Israël. Il est difficile d’obtenir un permis de travail dans ce pays, à deux exceptions près: si vous êtes médecin ou infirmier, ou si votre employeur se bat pendant des semaines pour vous obtenir ce permis. Je ne faisais pas partie de ces deux exceptions.

Après le trimestre passé à l’Alliance, j’ai trouvé d’autres contrats. Pendant trois ans, j’ai eu notamment plusieurs contrats avec l’Ecole biblique et archéologique française (EBAF) de Jérusalem pour l’informatisation du catalogue de sa bibliothèque, sans pour autant être croyante ni pratiquante, preuve de la largesse d’esprit de l’équipe en place. L’EBAF est située dans Jérusalem-Est, route de Naplouse, une rue perpendiculaire au mur nord-ouest de la Vieille Ville et prenant son départ à la porte de Damas. Une fois franchi le grand portail gris, c’est un endroit assez idyllique avec de grands arbres, beaucoup de verdure, un cloître, un jardin, une église, un couvent de dominicains, un centre archéologique, une école d’études bibliques, une bibliothèque. Cette école, qui a fêté son centenaire en 1990, est l’institut biblique le plus ancien de la Terre sainte.

Une grande bibliothèque ayant trait à la Bible, à l’archéologie et au Moyen-Orient regroupe plus de cent mille livres et quatre cents périodiques dans de nombreuses langues. La bibliothèque est installée dans l’ancien réfectoire, coupé en deux dans le sens de la longueur pour obtenir deux niveaux, les rayonnages en bois du niveau inférieur soutenant à la fois le plancher et les rayonnages en bois du niveau supérieur. Le niveau supérieur abrite cinq sections: usuels, Terre sainte, Bible, religion, archéologie. Le long des fenêtres, soixante-quatre bureaux de travail sont équipés d’étagères, de lampes et de radiateurs électriques (il ne fait pas toujours chaud au Proche-Orient). L’étage inférieur abrite trois sections: histoire, voyages et littérature. L’accès à la bibliothèque est réservé aux chercheurs avec diplômes et références.

Lors de ma première visite des lieux, au hasard d’une promenade, j’avais été séduite pas la grande clarté du catalogue de la bibliothèque, catalogue spécialisé à la fois concis pour les notices et complet pour les entrées. Ce catalogue est l’oeuvre conjointe de trente-cinq ans de vie d’un documentaliste dominicain et de douze ans de vie d’une documentaliste laïque. Un travail colossal, un catalogue entièrement alphabétique en douze volumes, acheté comme ouvrage bibliographique dans le monde entier. Un catalogue réalisé de manière complètement artisanale, mis à jour chaque année avec l’introduction des nouvelles notices au cutter et au scotch dans les bandes papier de l’édition précédente – une vraie dentelle -, puis composition des doubles pages, photocopie du nouveau volume en plusieurs exemplaires, vérification de la pagination pour chaque exemplaire, et enfin reliure par un relieur de la Vieille Ville. Et ce pour les douze tomes que comprend le catalogue, à longueur d’année.

Débuté en 1953, ce catalogue a subi de multiples remaniements et améliorations au fil des ans, et il entamait maintenant sa carrière informatique. Le service du catalogue venait de recevoir un ordinateur du CNRS (Centre national de la recherche scientifique, Paris), mais pas de mission pour tout installer. Alors, après accord des autorités compétentes de l’Ecole, on a formé une petite équipe sur place, avec un informaticien et deux opératrices de saisie. Mon travail, ce fut l’analyse, les jeux d’essais, des centaines d’heures de saisie de notices de livres et d’articles, la formation de deux opératrices de saisie, la frappe du thésaurus et enfin la correction des entrées du catalogue informatique au bout de trois ans de fonctionnement.

Les deux documentalistes – surnommés le Chef et Marie-Jo, et tous deux normands – étaient géniaux, formés par des années d’étude et de pratique, s’intéressant à tout, ouverts aux suggestions. L’équipe se donnait encore cinq ans de travail, et puis les choses se sont gâtées. Une grosse somme d’argent allouée à l’équipe du catalogue fut affectée à d’autres dépenses alors qu’on avait deux ordinateurs pour six personnes – il fallait presque faire les trois huit -, sans parler du travail énorme des deux documentalistes méconnu des autorités compétentes. Alors tout a basculé. Très déçus après tant d’années de labeur, ils sont partis, remplacés par des documentalistes moins expérimentés. Libre à chacun de choisir ceux avec lesquels il travaille. Je n’ai pas repris de nouveau contrat à l’Ecole biblique, mais suis restée en relation avec le Chef et Marie-Jo qui, de retour en Normandie, ont mis leur immense culture au service d’autres organismes.

Je n’ai jamais autant tapé sur un clavier de ma vie qu’à Jérusalem. Je m’en souviendrai comme de la ville de la frappe: le catalogue de la bibliothèque de l’Alliance française (dix mille titres) deux fois, le catalogue des ouvrages de fiction de la bibliothèque de l’Institut français de Tel-Aviv (dix mille titres) une fois, une partie du catalogue de la bibliothèque de l’Ecole biblique et archéologique française de Jérusalem (quelques dizaines de milliers de titres, difficile de faire un décompte précis), le thésaurus de cette bibliothèque (soixante mille entrées), deux thèses, un roman, une autobiographie, une traduction, des brochures, des rapports, des projets, des articles, et j’en passe. Trois ans de frappe, un bon gagne-pain me permettant d’écrire mon mémoire de DEA. Et maintenant, point final et point d’orgue, ne me demandez plus de saisir quoique ce soit, si ce n’est mes livres et articles.

Depuis dix ans, j’ai souvent l’impression de travailler au fond d’une boîte à chaussures aux côtés grisâtres. Depuis dix ans, j’ai surtout l’impression d’avoir dépensé beaucoup d’énergie pour peu de résultat. Je crois que je vais changer de métier.

Et j’ai changé de métier à l’aube du millénaire pour m’intéresser au livre numérique.


Copyright © 2011 Marie Lebert

Written by marielebert

2012/04/11 at 08:02

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