Présentation de l’accès ouvert, par Peter Suber

L’accès ouvert aux articles de recherche validés par les pairs et leurs prépublications

Document original: Open Access Overview, by Peter Suber.

Traduction par Marie Lebert.
Première mise en ligne le 11 septembre 2012.
Dernière révision le 3 décembre 2013.

Une présentation beaucoup plus succinte est également disponible en français et en anglais.


Cette présentation est une introduction à l’accès ouvert rédigée à l’intention des personnes pour lesquelles ce concept est nouveau. J’espère qu’elle est suffisamment courte pour être lue et suffisamment longue pour être utile, et qu’elle est organisée de manière à permettre aussi bien une lecture en diagonale qu’une lecture approfondie dans les domaines de votre choix. Elle ne couvre pas toutes les facettes possibles du sujet et ne répond pas à toutes les objections possibles, mais les lecteurs y trouveront suffisamment de matière pour éviter les contresens ayant freiné les avancées de l’accès ouvert lors de ses premières années.

Si cette présentation vous paraît trop longue, vous pouvez vous reporter à ma très brève introduction à l’accès ouvert. Elle est disponible dans une douzaine de langues et tient sur une seule page imprimée avec la police de caractères adéquate. Si ces textes vous paraissent trop courts, vous pouvez vous reporter à mes autres écrits sur l’accès ouvert, y compris mon livre Open Access (publié par la MIT Press en 2012).

Après vous être familiarisés avec le concept général de l’accès ouvert, vous pouvez suivre l’actualité du sujet sur l’Open Access Tracking Project (OATP) et dans la SPARC Open Access Newsletter. (Mon blog Open Access News a rendu compte des nouveaux développements en détail entre mai 2002 et avril 2010, date à laquelle j’ai cessé ce blog, mais les archives restent disponibles en ligne.)

Vos commentaires et suggestions sont bienvenus.

Peter Suber


* La littérature scientifique en accès ouvert est numérique, en ligne, gratuite et exempte de la plupart des restrictions en termes de droit d’auteur et de licence.

  • L’accès ouvert supprime les barrières liées au prix (abonnements, frais de licence, frais de pay-per-view) et les barrières liées à la nécessité d’autorisations (la plupart des restrictions en termes de droit d’auteur et de licence). La définition abrégée de la Public Library of Science (PLoS) – «disponibilité gratuite et usage sans restriction» – résume bien la prise en compte de ces deux éléments.

  • En ce qui concerne les barrières liées à la nécessité d’autorisations, il existe une certaine flexibilité sur celles à supprimer ou non. Par exemple, certains producteurs d’œuvres en accès ouvert autorisent la réutilisation commerciale de ces œuvres et d’autres pas. Certains autorisent des œuvres dérivatives (à savoir des œuvres inspirées de l’œuvre originale) et d’autres pas. Mais les principales définitions publiques de l’accès ouvert indiquent toutes qu’il n’est pas suffisant de supprimer les barrières liées au prix et de limiter les usages permis à celui du droit de citation (appelé fair use aux États-Unis et fair dealing au Royaume-Uni).
  • L’Initiative de Budapest pour l’accès ouvert donne de l’accès ouvert la définition suivante: «Il existe de nombreux degrés et de nombreuses formes d’accès plus large et plus facile à la littérature scientifique. Par “accès ouvert” à cette littérature, nous entendons sa libre mise à disposition sur l’internet public, permettant à tout usager de lire, télécharger, copier, distribuer et imprimer ces articles, de lancer une recherche dans ces articles, de créer un lien vers le texte intégral de ces articles, de les compiler pour les indexer, de les convertir en données pour traitement logiciel, et de les utiliser à toute autre fin légale, sans barrières financières, juridiques ou techniques autres que celles de l’accès à l’internet lui-même. La seule contrainte pour reproduire et distribuer cette littérature – et le seul rôle du droit d’auteur dans ce domaine – devrait être de donner aux auteurs le moyen de contrôler l’intégrité de leur travail et le droit d’être mentionnés et cités de manière adéquate.»
  • Les déclarations de Bethesda et de Berlin donnent quant à elles la définition suivante: pour qu’une œuvre soit en accès ouvert, le détenteur du droit d’auteur doit consentir à l’avance à ce que les usagers «copient, utilisent, distribuent, transmettent et affichent l’œuvre publiquement, qu’ils créent et distribuent des œuvres dérivatives dans tout médium numérique ayant un objectif responsable, avec attribution adéquate de l’œuvre à son auteur.»
  • Les définitions de l’«accès ouvert» énoncées à Budapest (février 2002), à Bethesda (juin 2003) et à Berlin (octobre 2003) sont les plus importantes et les plus influentes du mouvement en faveur de l’accès ouvert. J’y fais parfois référence sous le terme de définition BBB pour en parler collectivement ou mentionner leurs points communs.

  • Lorsque nous avons besoin de nous référer à des sous-catégories de l’accès ouvert sans ambiguïté possible, nous pouvons emprunter la terminologie adéquate au mouvement apparenté du logiciel libre et open source. L’accès ouvert gratis ne supprime que les barrières liées au prix alors que l’accès ouvert libre supprime à la fois les barrières liées au prix et les barrières liées à la nécessité d’autorisations, ou tout au moins certaines de ces dernières. L’accès ouvert gratis n’a aucun coût mais n’est pas libre de restrictions en termes de droit d’auteur ou de licence. Les usagers doivent se limiter au droit de citation (fair use) ou demander l’autorisation pour une utilisation plus large de l’œuvre. L’accès ouvert gratis concerne la gratuité de l’œuvre en tant qu’objet. L’accès ouvert libre concerne la gratuité de l’œuvre à la fois en tant qu’objet et en tant qu’ensemble d’idées.
  • Outre le fait de supprimer les barrières d’accès, l’accès ouvert devrait être immédiat plutôt que différé, et devrait s’appliquer aux textes dans leur entier et pas seulement à leurs résumés et sommaires.

* L’accès ouvert est compatible avec le respect du droit d’auteur, l’évaluation par les pairs, la possibilité de revenus (et même de profits), l’impression, la conservation, le prestige, la qualité, l’avancement de carrière et l’indexation, tout comme les autres caractéristiques et services de la littérature académique conventionnelle.

  • La différence essentielle est que les coûts ne sont pas payés par les lecteurs et ne constituent donc pas des barrières d’accès à ces revues.

* La base légale de l’accès ouvert est le consentement du détenteur du droit d’auteur (pour la littérature scientifique récente) ou l’expiration de ce droit d’auteur (pour la littérature scientifique ancienne).

  • Comme l’accès ouvert se base sur le consentement du détenteur du droit d’auteur ou sur l’expiration de ce droit d’auteur, il ne requiert pas la réforme, l’abolition ou la violation de la législation sur le droit d’auteur.

  • Les détenteurs du droit d’auteur disposent d’une solution simple, efficace et de plus en plus populaire pour consentir à l’accès ouvert, celle d’utiliser l’une des licences Creative Commons. De nombreuses autres licences de contenu ouvert conviennent aussi. Les détenteurs du droit d’auteur peuvent également rédiger leurs propres licences ou autorisations et les joindre à leurs œuvres (bien que ceci ne soit pas conseillé sans une consultation juridique préalable).
  • Lorsque les détenteurs du droit d’auteur consentent à adopter l’accès ouvert, à quoi consentent-ils précisément? Ils consentent généralement à l’avance à l’utilisation sans restriction du texte intégral de leur œuvre pour lecture, téléchargement, copie, partage, stockage, impression, recherche dans le texte, création de liens vers l’œuvre et compilation du texte intégral de l’œuvre. La plupart des auteurs choisissent de conserver le droit de bloquer la distribution de copies non conformes ou attribuées à un auteur faux. Certains choisissent de bloquer la réutilisation commerciale de leur œuvre. Ces conditions permettent en gros de bloquer le plagiat de l’œuvre, sa déformation et parfois aussi sa réutilisation commerciale en autorisant tous les usages nécessaires au savoir légitime, y compris les usages requis par les technologies favorisant la recherche académique en ligne.
  • Pour les œuvres n’appartenant pas au domaine public, l’accès ouvert dépend du consentement du détenteur du droit d’auteur. Deux conclusions en découlent: (1) l’accès ouvert n’est pas un Napster pour la science, il concerne le partage légal, et non le partage d’œuvres au mépris de la loi; (2) l’accès ouvert aux œuvres soumises au droit d’auteur est un acte volontaire, même s’il est parfois une condition requise dans un contrat accepté par l’auteur, par exemple un contrat de travail ou un contrat de financement. L’accès ouvert n’a rien à voir avec le plagiat, le piratage et le fait de se vouloir au-dessus des lois ou de les enfreindre.
  • L’accès ouvert peut bien entendu être appliqué de manière inadéquate et enfreindre ainsi le droit d’auteur. Mais c’est aussi le cas dans l’édition traditionnelle. Il suffit d’un peu d’attention pour l’appliquer de manière adéquate sans enfreindre le droit d’auteur, tout comme dans l’édition traditionnelle.

* La campagne en faveur de l’accès ouvert concerne surtout la littérature scientifique que les auteurs mettent à la disposition de tous sans contrepartie financière.

  • Je la dénommerai littérature exempte de royalties. (Il est intéressant de noter qu’il n’existe pas de terme plus simple pour cela.)
  • Deux raisons nous poussent à axer nos efforts sur la littérature scientifique exempte de royalties. D’une part, elle entraîne une réduction des coûts pour le producteur de contenu ou l’éditeur. D’autre part, elle permet à l’auteur de choisir une diffusion en accès ouvert sans perte de revenus.
  • Pour le sujet qui nous occupe, les principales œuvres exemptes de royalties sont les articles de recherche universitaires et scientifiques validés par les pairs et leurs prépublications. (Les non-universitaires sont souvent surpris d’apprendre que les revues universitaires ne paient en général pas les auteurs pour leurs articles.)
  • Manifestement personne n’écrit d’articles exempts de royalties pour l’argent. Les universitaires écrivent des articles dans des revues parce que l’avancement du savoir dans leur domaine contribue à l’avancement de leur carrière. Ils écrivent pour l’impact et non pour l’argent. Le désir désintéressé de contribuer à l’avancement du savoir peut tout à fait être couplé avec un réel intérêt personnel pour l’avancement de sa carrière. L’accès ouvert ne se base pas sur le volontariat altruiste.
  • Comme les universitaires ne gagnent pas d’argent sur les articles de revues, ils se situent très différemment de la plupart des musiciens et des cinéastes. Les controverses relatives à l’accès ouvert pour la musique, les films et d’autres contenus générant des royalties n’ont donc pas lieu d’être pour les articles de recherche.
  • La littérature scientifique exempte de royalties est celle qu’on trouve le plus communément en accès ouvert, mais il n’est pas nécessaire de limiter l’accès ouvert à cette littérature. La littérature générant des royalties – par exemple les monographies, les manuels ou les romans – peut être en accès ouvert à partir du moment où les auteurs donnent leur accord. Comme les auteurs craignent souvent une perte de revenus, leur consentement est toutefois plus difficile à obtenir. Ceux-ci doivent être persuadés du fait que les bénéfices procurés par l’accès ouvert sont supérieurs à ceux procurés par les royalties, ou alors que l’accès ouvert à leurs travaux va entraîner une augmentation réelle des ventes. Ces deux facteurs peuvent cohabiter dans le cas des monographies de recherche, comme on le voit de plus en plus.
  • Il n’y a nul besoin de limiter l’accès ouvert à la littérature scientifique. L’accès ouvert peut s’appliquer à tout contenu numérique, par exemple des données brutes ou semi-brutes, des images, des fichiers audio, vidéo ou multimédia ou encore des logiciels. Il peut s’appliquer aussi à des œuvres qui sont d’emblée numériques ou alors à des œuvres plus anciennes qui ont été numérisées, comme la littérature appartenant au domaine public ou les œuvres appartenant à l’héritage culturel.
  • Le sous-titre de ce document se réfère aux «articles de recherche validés par les pairs et leurs prépublications» parce qu’il s’agit du domaine concernant l’essentiel des activités visant à favoriser l’accès ouvert – et donc du domaine couvert par cette présentation – et non parce que l’accès ouvert se limite à ce domaine.

* De nombreuses initiatives en faveur de l’accès ouvert sont axées sur la recherche financée sur les fonds publics.

  • Il existe des arguments solides en faveur de l’accès public à la recherche financée sur les fonds publics, et de plus en plus de pays réclament que cette recherche soit en accès ouvert.
  • La campagne en faveur de la recherche en accès ouvert lorsque celle-ci est financée sur les fonds publics prévoit en général des exceptions pour: (1) la recherche militaire classifiée, (2) la recherche aboutissant à des découvertes faisant l’objet de patentes, et (3) la recherche que les auteurs publient sous une forme générant des royalties, par exemple les livres. Le fait de reconnaître ces exceptions a un but au moins pragmatique et permet d’éviter des conflits inutiles tout en prônant l’accès ouvert pour l’essentiel de la recherche financée sur les fonds publics.
  • Le domaine qui est de loin le plus accessible est la recherche qui est à la fois exempte de royalties et financée sur les fonds publics. La politique adoptée à cet égard par le National Institutes of Health (NIH, États-Unis) en est un bon exemple.
  • Le mouvement en faveur de l’accès ouvert n’est toutefois pas limité à la recherche financée sur les fonds publics. Il concerne aussi la recherche non subventionnée ou la recherche financée par des fondations privées (par exemple le Wellcome Trust ou le Howard Hughes Medical Institute).

* La littérature scientifique en accès ouvert n’est pas gratuite à produire ou à publier.

  • Aucun partisan sérieux de l’accès ouvert n’a jamais déclaré que la littérature scientifique en accès ouvert était gratuite à produire, même si nombre de ces partisans reconnaissent qu’elle est beaucoup plus économique à produire que la littérature publiée de manière conventionnelle, et qu’elle est même plus économique à produire que la littérature payante uniquement distribuée en ligne. La question n’est pas de savoir si la littérature académique peut être produite gratuitement, elle est de savoir s’il existe de meilleures formules pour couvrir les frais que de demander aux lecteurs de payer les articles et de créer ainsi des barrières d’accès.
  • Comme indiqué dans la FAQ de l’Initiative de Budapest, «le terme gratuit est ambigu. Nous voulons dire gratuit pour les lecteurs, et non gratuit pour ceux qui produisent la littérature scientifique. Nous savons que la littérature en accès ouvert n’est pas gratuite (à savoir sans coût) à produire. Mais ceci n’empêche pas la possibilité de supprimer le coût (à savoir un prix d’achat) pour les lecteurs et les usagers.»
  • Les coûts de production de la littérature scientifique en accès ouvert, les économies faites par rapport aux coûts de la littérature conventionnelle et les modèles économiques permettant de couvrir les coûts de publication sont fonction du mode de diffusion, soit dans des revues ouvertes soit dans des archives ouvertes (voir une présentation détaillée plus bas).
  • Quels sont les arguments démontrant que la littérature scientifique en accès ouvert est moins coûteuse à produire que la littérature de qualité comparable non disponible en accès ouvert? En voici un résumé. L’accès ouvert permet de se dispenser de l’imprimé (mais, de nos jours, c’est également le cas de nombreuses revues en accès restreint). L’accès ouvert élimine le fait de devoir gérer des abonnements (à savoir le fait de solliciter des abonnés, les recenser et les renouveler, et le fait de négocier les prix et les licences de site et d’encaisser le prix des abonnements). L’accès ouvert élimine la nécessité de gérer des droits numériques (le fait d’authentifier les usagers, de distinguer les usagers autorisés des usagers non autorisés, et de bloquer l’accès des usagers non autorisés). L’accès ouvert réduit ou élimine les frais juridiques (le fait de rédiger des licences restrictives et de les faire appliquer). De nombreuses revues ouvertes éliminent la nécessité d’opérations de marketing et dépendent uniquement de l’aide spontanée d’autres facteurs tels que moteurs de recherche, blogueurs, forums de discussion, étiquetage social et réseaux sociaux. Les revues ouvertes voient donc leurs dépenses réduites et ne doivent ajouter à ces dépenses que les coûts d’encaissement des frais de publication payés par les auteurs ou les coûts d’encaissement des subventions institutionnelles.
  • Dans la mesure où le texte intégral est en accès ouvert, des adds-on et autres ajouts logiciels payants sont compatibles avec l’accès ouvert. Si les ajouts logiciels sont coûteux à réaliser, les producteurs de contenu peuvent avoir à les facturer. S’ils apportent une réelle valeur ajoutée, les producteurs de contenu peuvent trouver des gens susceptibles de prendre ces coûts à leur charge. Dans certaines revues ouvertes, les adds-on payants procurent une partie des revenus nécessaires au financement de l’accès ouvert.

* L’accès ouvert est compatible avec l’évaluation des articles par les pairs, et toutes les initiatives majeures en faveur d’une littérature scientifique et universitaire ouverte insistent sur l’importance de cette évaluation.

  • L’évaluation par les pairs ne dépend pas du prix de la revue ou du médium utilisé pour la diffusion de cette revue. La même remarque vaut pour la valeur, la rigueur et l’intégrité de cette évaluation par les pairs.
  • Une raison pour laquelle l’évaluation par les pairs peut être aussi rigoureuse et honnête que dans les revues conventionnelles est que cette évaluation utilise les mêmes procédures, les mêmes normes et jusqu’aux mêmes personnes (directeurs de rédaction et membres des comités de lecture) que les revues conventionnelles.
  • Les éditeurs conventionnels se plaignent parfois du fait qu’un modèle de financement commun aux revues ouvertes – à savoir le paiement des coûts de publication soit par les auteurs des articles acceptés soit par les sponsors de ces auteurs – compromet le processus d’évaluation par les pairs. J’ai répondu à cette objection de manière détaillée par ailleurs (1, 2).
  • Les revues ouvertes peuvent utiliser des formes traditionnelles d’évaluation par les pairs ou alors des formes innovantes exploitant le nouveau médium qu’est l’internet en tant que réseau interactif reliant les universitaires les uns aux autres. La suppression des barrières d’accès et la réforme du processus d’évaluation par les pairs sont toutefois des projets indépendants. L’accès ouvert est compatible avec toute forme d’évaluation par les pairs et ne présuppose aucun modèle particulier.
  • Néanmoins l’inverse ne serait pas vrai. Des modèles émergents d’évaluation par les pairs présupposent l’accès ouvert, par exemple des modèles d’«évaluation ouverte» dans lesquels les manuscrits soumis sont disponibles en accès ouvert (avant ou après le processus d’évaluation propre à la revue) et évalués ensuite par la communauté des chercheurs. L’évaluation ouverte requiert des documents en accès ouvert mais l’accès ouvert ne requiert pas d’évaluation ouverte.
  • Dans la plupart des disciplines et des domaines, la plupart des directeurs de publication et membres des comités de lecture font don de leur travail, tout comme la plupart des auteurs. Dans le cas où ils sont payés, des revues ouvertes sont toujours possibles, la seule différence étant la nécessité de subventions plus élevées.
  • Si les personnes impliquées dans la sélection des articles font en général don de leur travail, cette évaluation a toutefois un coût pour distribuer les fichiers aux membres du comité de lecture, contrôler qui fait quoi, suivre la progression du travail, relancer les retardataires, recueillir les commentaires et les transmettre aux bonnes personnes, faciliter la communication des uns avec les autres, rassembler les données utiles, et ainsi de suite. Ces tâches non éditoriales sont de plus en plus automatisées grâce à des logiciels, notamment des logiciels libres et open source.

* Les deux moyens les plus utilisés pour mettre des articles de recherche en accès ouvert sont les revues ouvertes et les archives ouvertes.

  • La différence essentielle entre ces deux moyens de diffusion réside dans l’évaluation ou non des articles par les pairs, avec la présence d’une évaluation dans les revues ouvertes et l’absence d’évaluation dans les archives ouvertes. Cette différence explique nombre d’autres différences entre ces deux moyens de diffusion, notamment pour les coûts de lancement et les coûts de gestion.
  • Il existe aussi d’autres moyens de diffusion en accès ouvert sur lesquels je ne m’étendrai pas ici, par exemple les sites web personnels, les livres numériques, les forums de discussion, les listes de diffusion par courriel, les blogs, les wikis, les vidéos, les fichiers audio, les flux RSS et les réseaux P2P de partage de fichiers. Le nombre de ces moyens devrait très certainement augmenter de façon significative à l’avenir.
  • La plupart des activistes utilisent la dénomination «voie dorée» (gold OA) pour les revues ouvertes – quel que soit leur modèle économique – et la dénomination «voie verte» (green OA) pour les archives ouvertes.
  • La distinction entre «voie verte» et «voie dorée» concerne les lieux de diffusion ou les moyens de diffusion et ne concerne pas les droits des usagers ou les degrés d’ouverture. Cette distinction n’est pas équivalente à la distinction entre «gratis» et «libre» (une distinction également définie plus haut).

* Les revues ouvertes (regroupées sous le terme de «voie dorée»):

  • Les revues ouvertes proposent des articles évalués par les pairs.
  • Les revues ouvertes sont plus à même d’accepter que les auteurs conservent le droit d’auteur sur leurs articles que les revues en accès restreint.
  • Les revues ouvertes sont plus à même d’être en accès ouvert libre (également défini plus haut) que les archives ouvertes. Si les archives ouvertes ne peuvent généralement pas autoriser de leur propre chef un accès ouvert libre, les revues ouvertes le peuvent.
  • Certains éditeurs de revues ouvertes ont une activité sans but lucratif (par exemple la Public Library of Science) alors que d’autres ont une activité à but lucratif (par exemple BioMed Central).
  • Les revues ouvertes financent les coûts nécessaires de la même manière que les chaînes de télévision ou les stations de radio. Celles qui privilégient la diffusion du contenu financent les coûts de production en amont pour permettre le libre accès de ce contenu à quiconque disposant de l’équipement voulu. Dans certains cas, cela signifie que les revues reçoivent une subvention accordée par une université ou par une association professionnelle. Dans d’autres cas, cela signifie que les revues facturent des frais de publication pour les articles acceptés, ces frais étant payés par l’auteur ou par le sponsor de l’auteur (employeur ou agence de financement). Les revues ouvertes facturant des frais de publication suppriment souvent ces frais si l’auteur a des difficultés économiques. Les revues ouvertes recevant des subventions institutionnelles ne facturent en général pas les frais de publication. Certaines revues ouvertes peuvent se contenter de subventions ou de frais de publication moindres si elles disposent par ailleurs de revenus provenant d’autres publications, de la publicité, d’adds-on payants ou de services annexes. Certaines institutions et certains consortiums proposent des remises sur les frais de publication. Certains éditeurs de revues ouvertes (par exemple BioMed Central et la Public Library of Science) suppriment les frais de publication pour tous les chercheurs affiliés à des institutions ayant souscrit un abonnement annuel.
  • Une méprise fréquemment rencontrée est que toutes les revues ouvertes sont basées sur un modèle économique auteur-payeur. Deux erreurs sont à relever ici. La première erreur est de supposer qu’il n’existe qu’un seul modèle économique pour les revues ouvertes alors qu’il en existe de nombreux. La deuxième erreur est de supposer que le fait de facturer des frais de publication en amont est un modèle auteur-payeur. En fait la majorité des revues ouvertes (70%) ne facture aucun frais de publication à la charge des auteurs. Par contre la majorité des revues conventionnelles ou des revues en accès restreint (75%) facture des frais de publication à leurs auteurs. De plus, lorsque les revues ouvertes facturent des frais de publication, ces frais sont souvent pris en charge par les sponsors des auteurs (employeurs ou agences de financement) ou alors supprimés, et ne sont donc pas payés de la poche des auteurs.
  • De plus en plus d’universités ont un budget spécifique destiné à payer les frais de publication des enseignants qui font le choix de publier leurs articles dans des revues ouvertes à participation payante.
  • Certains partisans de l’accès ouvert utilisent un jeu de couleurs pour classer les revues: voie dorée (revues ouvertes proposant un accès sans délai aux articles révisés par les pairs, voie verte (revues permettant aux auteurs de déposer les manuscrits révisés par les pairs dans des archives ouvertes), voie vert clair (revues permettant – à savoir ne s’opposant pas à – l’archivage des prépublications par les auteurs), voie grise (catégorie regroupant les cas non mentionnés plus haut).
  • Pour des informations détaillées sur la gestion commerciale des revues ouvertes, voir la liste de l’Open Access Directory (OAD) consacrée aux guides à destination des éditeurs de revues ouvertes.
  • Nous pouvons être assurés que les revues ouvertes sont économiquement viables puisque les frais réels de l’évaluation des articles par les pairs, du traitement des manuscrits et de la diffusion en accès ouvert sont très inférieurs au prix que nous payons actuellement pour les mêmes frais dans des revues avec abonnement payant. Beaucoup trop d’argent se trouve investi dans le soutien aux revues conventionnelles. Par ailleurs, la généralisation de l’accès ouvert amènera les bibliothèques à faire des économies substantielles en résiliant les abonnements aux revues en accès restreint, ou alors en notant leur transformation en un modèle ouvert ou bien leur disparition.
  • Pour une liste de revues ouvertes dans tous les domaines et toutes les langues, voir la Directory of Open Access Journals (DOAJ).
  • Pour suivre l’actualité des revues ouvertes, consulter l’Open Access Tracking Project (OATP).

* Les archives ouvertes (regroupées sous le terme de «voie verte»):

  • Les archives ouvertes peuvent être organisées par discipline (par exemple arXiv pour la physique) ou par institution (par exemple DASH pour Harvard). Lorsque des universités hébergent des archives ouvertes, elles prennent en général les dispositions nécessaires pour assurer non seulement la communication des documents déposés dans ces archives mais aussi leur conservation à long terme.
  • Les archives ouvertes ne proposent pas d’évaluation par les pairs. Elles hébergent toutefois le plus souvent des articles évalués par ailleurs.
  • Les archives ouvertes peuvent contenir des prépublications, des postpublications ou les deux.

    • Le terme de prépublication (preprint) s’applique à toute version antérieure à une évaluation par les pairs puis à une publication dans une revue. Il s’agit en général de la version soumise à la revue.
    • Le terme de postpublication (postprint) s’applique à toute version approuvée après évaluation par les pairs. On distingue parfois deux types de postpublications: (a) celles qui ont été évaluées par les pairs mais non révisées, (b) celles qui ont été à la fois évaluées par les pairs et révisées. Certaines revues donnent l’autorisation aux auteurs de déposer les premières mais pas les secondes dans une archive ouverte.
  • Les archives ouvertes peuvent inclure des prépublications et postpublications de tous ordres: articles de revues, thèses et mémoires, matériel d’enseignement pour les cours, bases de données propres à un service, fichiers de données, fichiers audio et vidéo, dossiers institutionnels, fichiers numérisés de fonds spécialisés en bibliothèque. L’évaluation du coût de gestion d’une archive dépend pour beaucoup du nombre de services qu’elle procure. Si le coût moyen d’une archive ouverte est maintenant élevé, c’est parce qu’elle propose souvent bien d’autres services qu’une simple mise à disposition des documents qui y sont déposés.
  • Les archives ouvertes mettent d’emblée l’ensemble de leur contenu en accès ouvert. Dans leur majorité, elles autorisent aussi l’archivage de documents destinés à être mis en accès ouvert plus tard, chose utile dans le cas d’éditeurs n’autorisant la voie verte qu’après une période d’embargo. Les auteurs peuvent ainsi déposer de nouveaux articles immédiatement après publication et les mettre en accès ouvert à l’expiration de l’embargo.
  • Les auteurs n’ont pas besoin d’une autorisation pour archiver leurs prépublications. Lorsqu’ils finissent de rédiger une prépublication, ils sont toujours détenteurs du droit d’auteur. Si une revue refuse de considérer les articles ayant circulé en tant que prépublication, il s’agit d’une politique de soumission des articles qui est propre à cette revue et non d’une obligation spécifiée dans la loi sur le droit d’auteur. (Certaines revues ont toujours cette politique restrictive – appelée règle Ingelfinger – bien que celle-ci soit en déclin, particulièrement dans des domaines autres que la médecine.)
  • Si les auteurs transfèrent le droit d’auteur à un éditeur, le fait de déposer un article dans une archive ouverte requiert l’autorisation de l’éditeur. La majorité des éditeurs (plus de 60%) questionnés à ce sujet autorise déjà d’emblée l’archivage des articles publiés par leurs soins. Nombre d’éditeurs donnent cette autorisation lorsqu’elle est demandée. Presque tous les éditeurs donnent leur aval si le dépôt des articles dans une archive est exigé par l’agence de financement subventionnant l’auteur ou bien par l’employeur de l’auteur. Toutefois, lorsque les auteurs ont conservé le droit de déposer leurs articles dans une archive, ils peuvent les déposer de leur propre chef sans devoir négocier avec les éditeurs.
  • Lorsque les auteurs transfèrent leur droit d’auteur à un éditeur, ils donnent en même temps pouvoir à cet éditeur de décider de la disponibilité ou non de leurs articles en accès ouvert. Même si les éditeurs autorisent la voie verte dans leur majorité, ils sont encore nombreux à ne pas l’autoriser. En outre, nombre d’entre eux posent des conditions à cette autorisation et certains ajoutent de nouvelles restrictions au fil du temps, par exemple des frais de publication ou des périodes d’embargo. Ces raisons font que les auteurs universitaires sont de plus en plus enclins à conserver le droit de mettre leurs articles dans des archives ouvertes (voie verte) et à ne transférer que les autres droits aux éditeurs. Certains auteurs le font par le biais d’addenda à leur intention, qui leur permettent de modifier l’accord standard du transfert du droit d’auteur vers l’éditeur. Certaines agences de financement (par exemple le Wellcome Trust et le National Institutes of Health) exigent des auteurs qu’ils conservent l’essentiel de leurs droits lorsqu’ils publient leurs articles dans des revues. Dans certaines universités (par exemple Harvard et le MIT), le corps enseignant accorde d’emblée à l’université le droit non exclusif de diffuser leurs publications en accès ouvert.
  • Les mesures mises en place pour inciter les auteurs à conserver leurs droits sur leurs écrits résolvent la question d’autoriser la voie verte pour leurs travaux futurs. Il n’est donc pas utile que les mesures en faveur de la voie verte prévoient des points spécifiques destinés aux éditeurs qui s’y opposeraient, par exemple le fait d’exiger un accès ouvert «intégré au droit d’auteur» ou un accès ouvert «excepté lorsque les éditeurs ne l’autorisent pas». Il existe sans doute de bonnes raisons de prévoir des exemptions pour les auteurs, comme Harvard le fait, mais il n’est pas utile de créer des exemptions pour les éditeurs. Si les auteurs autorisent l’accès ouvert lorsqu’ils sont encore détenteurs du droit d’auteur, ils n’auront pas besoin de demander l’autorisation des éditeurs plus tard et ils n’auront pas besoin non plus de se demander s’ils ne violent pas ce droit d’auteur en mettant leurs écrits en accès ouvert. Les agences de financement et les universités se situent quant à elles en amont des éditeurs et sont donc en mesure d’adopter des mesures requérant la voie verte et de donner les autorisations le rendant légal.
  • Puisque la majorité des éditeurs permet déjà la voie verte – la voie verte étant une forme d’accès ouvert à part entière -, ce sont les auteurs négligeant de tirer parti de cette opportunité qui représentent le principal obstacle à l’accès ouvert, bien davantage que les éditeurs négligeant d’en tirer parti. Les agences de financement et les universités sont à même d’apporter une solution en requérant la voie verte pour la totalité des œuvres publiées par les auteurs subventionnés par ces agences de financement ou par le corps enseignant de ces universités. Comme les auteurs ne peuvent pas apporter de solution de leur propre chef, les agences de financement et les universités négligeant d’apporter une solution n’ont qu’elles-mêmes à blâmer si le prix de plus en plus élevé des revues augmente encore l’indisponibilité d’une partie de la recherche récente pour ceux qui en ont besoin. Tous les éditeurs peuvent autoriser la voie verte et certains le font. Mais il n’est pas utile de dépendre des éditeurs lorsque, en tant qu’auteurs, nous pouvons dépendre de nous-mêmes.
  • Pour une base de données interrogeable recensant les politiques adoptées par les éditeurs en termes de droit d’auteur et d’archivage, voir le projet SHERPA.
  • Comme la majorité des éditeurs et des revues autorise d’emblée la voie verte, il appartient aux auteurs de saisir cette opportunité. Cela signifie que les auteurs peuvent publier leurs articles dans pratiquement n’importe quelle revue acceptant leur travail (revue ouverte ou non) tout en mettant le texte validé par les pairs à la disposition de tous dans une archive ouverte. (Malheureusement la compatibilité de la voie verte avec la publication d’un article dans une revue non ouverte – à quelques exceptions près – est l’un des secrets les mieux gardés de l’édition universitaire.)
  • Les archives ouvertes les plus utiles sont celles qui observent le protocole de l’Open Archives Initiative (OAI) pour la collecte des données, ce qui permet leur interopérabilité. En pratique, cela signifie que les usagers peuvent trouver un article dans une archive conforme au protocole de l’OAI sans devoir connaître quelles archives existent, où elles se trouvent et ce qu’elles contiennent. (Chose assez déroutante, l’accès ouvert et l’OAI sont des initiatives différentes même si elles se recoupent, et il importe de ne pas les confondre.)
  • Toute université dans tout pays peut avoir et devrait avoir sa propre archive ouverte et conforme au protocole de l’OAI, tout comme une politique incitant les membres du corps enseignant à déposer le résultat de leurs recherches dans cette archive, ou exigeant une telle démarche. C’est le cas pour un nombre croissant d’universités.
  • Nous pouvons être assurés que les archives ouvertes sont économiquement viables puisqu’elles sont très peu coûteuses. Nombre de systèmes d’archivage existent, basés sur des logiciels libres et open source pour les créer et les gérer. Déposer de nouveaux articles dans une archive ouverte ne prend que quelques minutes, et l’archivage des articles est fait par les auteurs eux-mêmes et non pas par les gestionnaires de ces archives. De plus, les archives ouvertes sont bénéfiques aux institutions qui les gèrent puisqu’elles favorisent la visibilité des articles de leurs auteurs et leur impact, tout comme la visibilité des auteurs eux-mêmes et de l’institution qui les finance.
  • Les deux listes majeures d’archives ouvertes dans le monde sont la Directory of Open Access Repositories (OpenDOAR) et le Registry of Open Access Repositories (ROAR).
  • Pour suivre l’actualité des archives ouvertes, se reporter à l’Open Access Tracking Project (OATP).

* Le mouvement en faveur de l’accès ouvert est un projet constructif et non destructif.

  • L’objectif de la campagne en faveur de l’accès ouvert est un objectif constructif – à savoir mettre une part de plus en plus large de la littérature scientifique en accès ouvert – et non un objectif destructif – à savoir entraîner la faillite des revues en accès restreint ou de leurs éditeurs. Si les conséquences de ces objectifs peuvent éventuellement se recouper ou non, les objectifs eux-mêmes ne se recoupent pas.
  • Même si le prix des revues a augmenté quatre fois plus vite que l’inflation depuis le milieu des années 1980, l’objectif de l’accès ouvert n’est pas de nuire aux revues onéreuses ou de les affaiblir, mais de procurer une alternative accessible à ces revues et de tirer pleinement profit d’une nouvelle technologie – l’internet – pour augmenter leur diffusion et réduire leurs coûts. De plus, la motivation primordiale des chercheurs n’est pas de résoudre la crise liée au prix des revues mais de faire en sorte que leurs articles soient plus faciles d’accès pour les lecteurs, favorisant ainsi une audience accrue et un meilleur impact.
  • Les éditeurs ne forment pas un bloc monolithique. Certains éditeurs offrent déjà des revues ouvertes sans restriction d’aucune sorte alors que d’autres offrent des modèles hybrides. Certains éditeurs expérimentent l’accès ouvert alors que d’autres y songent. Parmi ceux qui ne proposent pas de revues ouvertes, certains y sont opposés alors que d’autres ne sont tout simplement pas persuadés. Parmi ceux qui ne sont pas persuadés, certains offrent davantage de contenu gratuit en ligne que d’autres. Parmi ceux qui y sont opposés, certains ont tout simplement décidé de ne pas offrir eux-mêmes de revues ouvertes alors que d’autres font activement campagne contre les mesures encourageant ou exigeant un accès ouvert. Certains éditeurs s’opposent à la voie dorée mais pas à la voie verte, alors que d’autres éditeurs s’opposent à la voie verte mais pas à la voie dorée. Le mouvement en faveur de l’accès ouvert ne gagne rien à brouiller ces différentes approches, et perd des alliés potentiels en les brouillant.
  • La promotion de l’accès ouvert ne requiert pas le boycott de quel type d’œuvre que ce soit, de quel type de revue que ce soit ou de quel type d’éditeur que ce soit. En promouvant l’accès ouvert, il n’est pas utile de créer des difficultés pour les éditeurs, et les difficultés rencontrées par les éditeurs n’avancent pas pour autant la cause de l’accès ouvert. Rendre la tâche difficile aux revues en accès restreint et à leurs éditeurs revient à se tromper d’objectif.
  • Il est possible de faire coexister la littérature scientifique en accès ouvert et en accès payant. Nous le savons bien puisqu’elles coexistent à l’heure actuelle. Nous ne savons pas si cette coexistence sera temporaire ou permanente, mais la manière la plus efficace et la plus constructive de le savoir est d’œuvrer en faveur de l’accès ouvert et de voir ce qu’il adviendra des fournisseurs de contenu non ouvert, et non d’utiliser son énergie à mauvais escient pour nuire à ceux qui ne contribuent pas à ce mouvement.

* L’accès ouvert n’est pas synonyme d’accès universel.

  • Même lorsque l’accès ouvert est effectif, il est possible que subsistent quatre types de barrières à cet accès:

    1. Des barrières liées au filtrage de l’information et à la censure. Nombre d’écoles, d’employeurs et de gouvernements veulent limiter ce que pouvez voir.
    2. Des barrières liées à la langue. La littérature scientifique en ligne est surtout disponible en anglais ou dans une seule autre langue, et la traduction automatique reste très approximative.
    3. Des barrières liées à l’accès des handicapés. Dans leur majorité, les sites web ne sont pas encore aussi accessibles aux usagers handicapés qu’ils devraient l’être.
    4. Des barrières liées à la connectivité. La fracture numérique fait que des dizaines de millions de personnes – y compris des millions d’intellectuels sérieux – n’ont pas accès à l’internet.
  • Même si nous souhaitons supprimer ces quatre types de barrières supplémentaires – c’est le cas pour la plupart d’entre nous -, il n’est pas utile d’attendre d’avoir réussi avant d’utiliser le terme «accès ouvert». Le fait de supprimer les barrières liées au prix et à la nécessité d’autorisations est un palier significatif qui mérite un nom spécifique.

* L’accès ouvert est un type d’accès et non un type de modèle économique, un type de licence ou un type de contenu.

  • L’accès ouvert n’est pas un type de modèle économique.

    • Il existe de nombreux modèles économiques compatibles avec l’accès ouvert, à savoir de nombreuses façons de payer les coûts afin que les lecteurs puissent accéder gratuitement au contenu des revues. Des modèles convenant dans certains domaines et dans certains pays peuvent ne pas convenir dans d’autres domaines et d’autres pays. Personne ne prétend qu’il existe un modèle unique convenant à tous.
    • Les nombreuses variantes existant entre les disciplines ont une incidence sur le financement de l’accès ouvert. Nous ne devrions pas nous attendre à ce que l’accès ouvert progresse à la même cadence dans toutes les disciplines, pas plus qu’il ne peut progresser à la même cadence dans tous les pays. Les progrès observés – et les débats en cours – concernent pour la plupart la science, la technologie et la médecine (STM), mais l’accès ouvert est tout aussi possible et utile dans le domaine des sciences humaines.
    • De nouveaux modèles économiques favorisant l’accès ouvert sont en train d’évoluer et les modèles plus anciens sont constamment réévalués et améliorés. De nombreuses solutions créatives sont possibles pour trouver des formules permettant de financer les coûts d’une revue ouverte avec évaluation par les pairs ou bien les coûts d’une archive ouverte à vocation générale, et nous sommes loin d’avoir épuisé les ressources de notre intelligence et de notre imagination dans ce domaine.
  • L’accès ouvert n’est pas un type de licence. Il existe de nombreuses licences compatibles avec l’accès ouvert, à savoir de nombreuses façons de supprimer les barrières liées à la nécessité d’autorisations et de nombreuses façons de faire savoir aux usagers ce qu’ils peuvent faire ou ne pas faire avec un contenu donné. (Voir plus haut les sections consacrées aux barrières liées à la nécessité d’autorisations et aux licences.)
  • L’accès ouvert n’est pas un type de contenu. Tout type de contenu numérique peut être en accès ouvert, aussi bien des textes et des données que des logiciels ou des fichiers audio, vidéo et multimédia. Le mouvement en faveur de l’accès ouvert est pour le moment principalement axé sur les articles de recherche validés par les pairs et leurs prépublications. Si la plupart des articles consistent en des textes, de plus en plus d’articles intègrent des images, des données et du code exécutable. L’accès ouvert peut également concerner des contenus non académiques tels que la musique, les films et les romans, même si ce type de contenu n’est pas prioritaire pour la majorité des activistes œuvrant pour l’accès ouvert.

* L’accès ouvert sert les intérêts de nombreux groupes.

  • Auteurs: L’accès ouvert leur donne une audience mondiale plus large que n’importe quelle revue avec abonnement payant, quel que soit son prestige et quelle que soit sa popularité, et accroît manifestement la visibilité et l’impact de leur travail.
  • Lecteurs: L’accès ouvert leur offre un accès exempt de barrières aux œuvres dont ils ont besoin pour leur recherche, sans devoir dépendre des contraintes affectant les budgets des bibliothèques ou des droits d’accès qu’ils peuvent avoir dans ces bibliothèques. L’accès ouvert accroît donc la possibilité qu’ont les lecteurs d’accéder à ces œuvres et de les télécharger. Le fait que ces œuvres soient en accès ouvert permet aussi leur accès par le biais des logiciels (lui aussi exempt de barrières) utilisés par ces lecteurs pour leur recherche. Cette littérature scientifique représente une somme de données librement disponible en ligne qui facilite des activités de tous ordres: recherche plein texte, indexation, extraction des données, recherche approfondie au sein d’un texte, résumé d’un texte, traduction, création de liens vers un texte, recommandation d’un texte, signalement d’un texte, inclusion d’un texte dans un mash-up, tout comme d’autres formes de traitement et d’analyse.
  • Enseignants et étudiants: L’accès ouvert met les riches et les pauvres au même niveau pour accéder à des ressources essentielles, et il élimine la nécessité de paiements ou d’autorisations pour reproduire et distribuer le contenu de ces ressources.
  • Bibliothèques: L’accès ouvert résout la crise des prix affectant les revues universitaires et résout aussi ce que j’appellerai la crise des autorisations. L’accès ouvert sert également les intérêts des bibliothèques sous d’autres formes indirectes. Les bibliothécaires peuvent focaliser leurs efforts pour aider les usagers à trouver l’information dont ils ont besoin, indépendamment des limites budgétaires affectant les collections de leur propre bibliothèque. Les bibliothécaires universitaires peuvent quant à eux focaliser leurs efforts pour aider le corps enseignant à accroître leur audience et l’impact de leurs travaux, et contribuer ainsi à la bonne réputation de leur université en tant que centre de recherche.
  • Universités: L’accès ouvert augmente la visibilité de leur corps enseignant et de leurs chercheurs, réduit les dépenses engagées pour l’abonnement aux revues, et contribue ainsi à la mission essentielle des universités, à savoir le partage des connaissances.
  • Revues et éditeurs: L’accès ouvert rend leurs articles plus visibles, plus faciles à trouver, plus faciles à télécharger, et donc plus utiles. Si une revue est ouverte, elle peut utiliser cette meilleure visibilité pour susciter des propositions d’articles et des offres de publicité, attirer de nouveaux lecteurs et favoriser des citations d’articles. Si une revue en abonnement payant met une partie de son contenu en accès ouvert (par exemple une sélection d’articles pour chaque numéro, ou alors tous les numéros anciens après une période donnée), elle peut utiliser cette visibilité accrue pour bénéficier des avantages qui viennent d’être décrits, en plus du prix des abonnements. Si une revue permet de déposer les articles publiés dans des archives ouvertes, elle est plus à même d’attirer des auteurs que les revues n’autorisant pas l’archivage des articles publiés. Bien entendu, les revues en abonnement payant et leurs éditeurs ont également des intérêts qui vont à l’encontre de ceux-ci et – de ce fait – émettent souvent des réserves face à l’accès ouvert ou bien s’y opposent. Mais il serait simpliste de penser que tous leurs intérêts vont à l’encontre de l’accès ouvert.
  • Agences de financement: L’accès ouvert améliore le retour sur l’investissement dans la recherche en rendant les résultats de la recherche subventionnée par ces organismes plus largement accessibles, plus faciles à trouver, plus faciles à télécharger, et donc plus utiles. Pour les agences de financement utilisant des fonds publics, l’accès ouvert est également utile sur un autre plan en mettant cette recherche à la disposition des contribuables (dont les impôts alimentent les fonds publics) et en permettant un accès public aux résultats de la recherche financée sur les fonds publics.
  • Gouvernements: En tant que financeurs de la recherche, les gouvernements bénéficient de l’accès ouvert tout autant que les agences de financement (voir le paragraphe précédent). L’accès ouvert promeut également la démocratie en rendant aussi largement accessibles que possible les informations gouvernementales non classifiées.
  • Citoyens: L’accès ouvert leur permet d’accéder à la recherche validée par les pairs – dont la plus grande partie n’est pas disponible dans les bibliothèques publiques – et leur donne accès à la recherche qu’ils ont financée par le biais de leurs impôts. Même ceux qui ne manifestent pas d’intérêt personnel pour la littérature scientifique bénéficieront indirectement du fait qu’elle soit en accès ouvert puisque les chercheurs en bénéficient directement pour leurs travaux. L’accès ouvert n’accélère pas seulement la recherche pure mais aussi l’application de cette recherche dans de nouveaux médicaments, des technologies nouvelles, des solutions aux problèmes existants et l’information nécessaire à la prise de décisions importantes, dont tout citoyen tirera bénéfice.

* L’accès ouvert dans une perspective historique:

  • Les revues académiques ne rétribuent pas les auteurs pour leurs articles. Ceci a toujours été le cas depuis que les premières revues ont été lancées à Londres et à Paris en 1665. (Voir à ce sujet l’article de Jean-Claude Guédon: In Oldenburg’s Long Shadow.)
  • Le succès des revues a tenu au fait qu’elles collaient davantage à l’actualité que les livres. Pour les lecteurs, les revues était préférables aux livres pour s’informer rapidement du travail récent des chercheurs. Pour les auteurs, les revues étaient préférables aux livres pour communiquer rapidement leur recherche à une audience plus large et pour attester des avancées de leur recherche par rapport à d’autres scientifiques travaillant sur la même question. Les revues donnaient aussi aux auteurs le bénéfice d’une datation rapide et publique de leur travail. Comme les auteurs étaient récompensés de cette manière, significative et intangible, ils acceptaient le fait que les revues ne puissent se permettre de les payer. Au fil du temps, les revenus des revues ont augmenté mais les auteurs ont continué comme par le passé à écrire des articles pour l’impact et non pour l’argent.
  • L’accès ouvert était physiquement et économiquement impossible à l’âge de l’imprimé, même si le détenteur du droit d’auteur le souhaitait. Les revues imprimées ne pouvaient faire autrement que d’être payantes. Leur prix était même abordable jusque dans les années 1970, avant de commencer à augmenter plus vite que le coût de l’inflation pour atteindre une augmentation correspondant à près de quatre fois le coût de cette inflation depuis 1986. De manière fortuite, au moment où le prix des revues était en train de devenir inabordable, on a assisté à l’émergence de l’internet pour offrir une alternative à ce problème.
  • Concernant le prix inabordable des revues, il importe peu de se demander s’il faut blâmer les prix excessifs pratiqués par les éditeurs ou bien les budgets inadéquats accordés aux bibliothèques. Concernant les éditeurs, il importe peu de se demander s’il faut blâmer leur cupidité ou bien les forces inhérentes au marché (coûts en hausse et nouveaux services payants). Ces blâmes n’ont pas de raison d’être et empêchent de voir les vrais problèmes. Le volume de connaissances publiées croît de manière exponentielle et augmentera toujours plus vite que le budget des bibliothèques. En ce sens, l’accès ouvert est une solution en phase avec l’augmentation des connaissances alors que ce n’est pas le cas pour l’accès payant. Nous avons déjà (depuis longtemps) atteint le point où même des institutions de recherche prospères ne peuvent plus se permettre de proposer un accès exhaustif à l’ensemble de la littérature de recherche. L’accès payant aux articles de revues ne peut donc plus être une solution en phase avec l’augmentation exponentielle des connaissances, même si les prix étaient bas aujourd’hui et même s’il était certain qu’ils restent bas pour toujours.
  • La crise du prix des revues n’est en elle-même qu’un facteur dans l’essor de l’accès ouvert. Même si les universitaires ne se tournaient pas vers l’accès ouvert pour éviter des frais d’accès inabordables, ils se tourneraient vers l’accès ouvert pour tirer parti de l’internet et de l’outil technologique remarquable qu’il représente pour un partage immédiat des connaissances, avec une audience mondiale, pour un coût nul, et sous une forme numérique permettant un traitement sans limitation des données.
  • Pour une histoire schématique de l’accès ouvert, voir la chronologie disponible dans l’Open Access Directory (OAD).

Pour en savoir plus:

- Alliance for Taxpayer Access (ATA), par SPARC (Scholarly Publishing and Academic Resources Coalition).
Enabling Open Scholarship (EOS), par un groupe d’instituts de recherche européens sous la direction de l’Université de Liège.
(Mis)Leading Open Access Myths, par BioMed Central. Détaille quelques mythes sur l’accès ouvert.
Open Access Directory (OAD), un wiki co-fondé avec Robin Peek en avril 2008, avec plusieurs listes:
* Advocacy organizations for OA (organisations promouvant l’accès ouvert).
* Blogs about OA (blogs sur l’accès ouvert).
* Declarations in support of OA (déclarations en soutien à l’accès ouvert).
* Events (conférences et ateliers sur l’accès ouvert).
* OA book business models (modèles économiques pour les livres en accès ouvert).
* OA by the numbers (l’accès ouvert en chiffres).
* OA journal business models (modèles économiques pour les revues en accès ouvert).
* Timeline of the OA movement (chronologie du mouvement pour l’accès ouvert).
Open Access Scholarly Information Sourcebook (OASIS), un guide par Leslie Chan et Alma Swan.
Open Access Tracking Project (OATP), un service d’alerte en temps réel lancé en avril 2009.
What you can do to promote open access (ce que vous pouvez faire pour promouvoir l’accès ouvert), une liste ancienne qui mériterait d’être actualisée.

La liste ci-dessus est très sélective. Pour des informations plus complètes, vous pouvez consulter les archives de mon blog (2002-2010) et celles de ma lettre d’information (2001-en cours), ou bien faire des recherches dans les deux et dans mes autres écrits sur l’accès ouvert.

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Written by marielebert

2012/09/11 at 07:07

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