Les manuscrits du Mont Saint-Michel à travers les âges

Par Marie Lebert, rédigé en 2012-13 et complété par un album en ligne. Une version courte de ce long article est publiée dans ActuaLitté.

Avranches, ville de 9.000 habitants, est sise à quelques lieues du Mont Saint-Michel, abbaye millénaire entourée par les grèves. Le fonds ancien de la bibliothèque d’Avranches comprend un trésor inestimable, les 199 manuscrits survivants de l’abbaye du Mont, dont le plus ancien date du 9e siècle et le plus récent du 14e siècle. Sur ces 199 manuscrits, soixante-dix manuscrits ont été exécutés dans le scriptorium montois, tandis que les autres proviennent d’ateliers laïcs situés à Paris, en Île-de-France et en Italie. Ces manuscrits, l’une des plus belles collections françaises de l’époque romane, ont leur propre musée depuis 2006, avec un projet de bibliothèque virtuelle pour 2015. Voici donc un voyage virtuel, en attendant de pouvoir les consulter en ligne.

Le modeste écrivain que je suis reprend à son compte les belles lignes de Monique Dosdat: «Les artistes cherchent leur inspiration dans les réalisations des siècles antérieurs et assimilent ce qu’ils ont pu voir dans tel manuscrit emprunté, ou consulté dans une abbaye où ils se sont rendus comme visiteurs (…). Néanmoins l’imitation n’est pas servile, et chacun apporte son style propre en même temps que son savoir-faire.» Dans mon cas précis, les réalisations antérieures sont les livres de Monique Dosdat et de Jean-Luc Leservoisier, conservateurs honoraires des bibliothèques municipales de Caen et d’Avranches, et j’espère avoir évité l’imitation servile tout en puisant mon inspiration dans leurs écrits.

Du Mont Saint-Michel à Avranches

Une bibliothèque de manuscrits existe au Mont dès la fin du 10e siècle, sous l’impulsion des moines bénédictins qui s’y installent en 966 sous la houlette de l’abbé Maynard. Plus tard, outre les manuscrits, la bibliothèque abrite aussi des livres imprimés. Elle est réorganisée au 17e siècle par les Mauristes, religieux de la congrégation de Saint-Maur, arrivés au Mont en 1622 pour remplacer une communauté bénédictine défaillante. Les Mauristes inscrivent sur chaque volume l’ex-libris Ex monasterio sancti Michaelis in periculo maris (Du monastère de Saint-Michel-au-péril-de-la-mer), qui correspond – en mieux – à notre estampillage moderne.

Comment la bibliothèque du Mont est-elle arrivée à Avranches? Pendant la Révolution française, les bibliothèques de la noblesse et du clergé sont confisquées par l’État pour constituer des fonds publics, ancêtres de nos bibliothèques municipales. Les 3.550 livres de la bibliothèque de l’abbaye, dont 299 manuscrits, sont confiés à Avranches, alors chef-lieu de district, par les autorités révolutionnaires. En 1791, sous la surveillance de la Garde nationale, les livres traversent les sables de la baie dans des charrettes pour être transférés sur le continent. Depuis cette date, la bibliothèque de l’abbaye repose à Avranches, à quelques lieues du Mont donc, d’abord dans une salle humide abritant aussi d’autres fonds ecclésiastiques confisqués, puis dans une belle salle aménagée en 1850 au deuxième étage du nouvel Hôtel de Ville. Confiés à la garde de la ville d’Avranches, les manuscrits font partie du patrimoine de l’État.

Les manuscrits, du 9e au 15e siècle

L’histoire des manuscrits montois est bien entendu intimement liée à celle du Mont Saint-Michel. Entourés par la mer, les deux rochers voisins de la localité d’Avranches sont appelés Tumba (mont), qui deviendra le Mont Saint-Michel, et Tumbellana (monticule), qui deviendra le rocher de Tombelaine. D’après le récit légendaire de Revelatio, dont une copie du 9e siècle est conservée dans un manuscrit du Mont, saint Michel apparaît à trois reprises pendant le sommeil d’Aubert, évêque d’Avranches, lui enjoignant de construire une église sur le Mont Tombe. Le premier oratoire du Mont voit donc le jour en 708, avec une communauté de douze clercs.

Un deuxième manuscrit, Introductio monachorum, relate le remplacement des clercs d’Aubert par des moines bénédictins. En 966, le duc de Normandie Richard Ier installe une communauté bénédictine sous l’égide de l’abbé Maynard, qui est le premier à créer un scriptorium et une bibliothèque. Après les reliques des saints et les vases sacrés, une bibliothèque – à savoir quelques livres dans une armoire – est le plus grand trésor d’une abbaye. Quant au scriptorium, il donne naissance à treize manuscrits, copiés de bout en bout à partir d’exemplaires prêtés par d’autres abbayes pour disposer de livres de culte et d’étude.

Le scriptorium produira soixante-dix manuscrits en tout, surtout à l’époque romane, de la fin du 10e siècle au 12e siècle, avec une période florissante au 11e siècle et tout particulièrement entre 1050 et 1080, années pendant lesquelles Guillaume le Conquérant, duc de Normandie, apporte calme et prospérité au royaume anglo-normand. Trente-trois manuscrits sont réalisés à cette époque.

Le scriptorium montois devient l’un des ateliers monastiques les plus productifs d’Europe. Une quinzaine de copistes transcrivent des milliers de pages dans le silence, la persévérance et la prière, tout en apportant un soin extrême à la copie des livres, avec une recherche constante de la perfection et de l’harmonie de la page écrite. S’ajoute ensuite le décor, souvent réalisé par les copistes eux-mêmes sous forme d’initiales ornées et de peintures en pleine page.

Le scriptorium du Mont crée son propre style, avec des créations originales. La collaboration entre images et textes est parfois si étroite qu’on parle d’écriture enluminée. Peuplées de rinceaux et de feuillages, les lettrines ornées ont un dessin simple, limpide et clair, qui fera à son tour école puisque l’art de la lettrine ornée essaime dans l’enluminure européenne romane.

Réfugiés à l’abri du monastère, les copistes ne sont pas pour autant coupés du monde. Le Mont participe activement aux échanges de livres, de copistes et d’influences artistiques en usage dans les abbayes bénédictines. Lieu de passage, il bénéficie d’influences nordiques, byzantines et carolingiennes venant de toute l’Europe. Le scriptorium montois développe des relations étroites avec le scriptorium de l’abbaye de Winchester, en Angleterre, ou encore avec celui de l’abbaye de Fécamp, plus au nord sur la côte. Les manuscrits contribuent à leur tour à la diffusion des mouvements de pensée et des sciences de leur temps.

Suite à son apogée au 11e siècle, le scriptorium connaît une crise pendant la première moitié du 12e siècle, période d’instabilité politique, puis un renouveau sous l’abbatiat de Robert de Torigni de 1154 à 1186.

Abbé du Mont pendant trente-deux ans et grand bâtisseur, Robert de Torigni – souvent appelé Robert du Mont – fait construire de nouveaux bâtiments, dont deux tours, l’une étant affectée à la bibliothèque. Selon la tradition, cette bibliothèque comprendrait 140 livres, chiffre énorme à l’époque et qui vaut à l’abbaye le beau nom de «Cité des livres».

Il reste à ce jour une douzaine de manuscrits exécutés par les copistes montois à cette époque. Le plus connu est le Cartulaire du Mont Saint-Michel (ms 210), recueil des titres de propriété de l’abbaye, exécuté entre 1154 et 1158 avec de nombreuses lettrines ornées et quelques dessins en pleine page. Le Cartulaire est ensuite poursuivi pendant trois siècles pour y transcrire les actes (chartes) des nouvelles possessions de l’abbaye, mais sans la qualité d’exécution et la riche ornementation du 12e siècle. Neuf siècles plus tard, suite à la restauration du Cartulaire original, un beau fac-similé relié est édité par les Amis du Mont Saint-Michel en 2005.

Le rattachement de la Normandie à la France en 1204 entraîne le déclin progressif des scriptoria monastiques normands, déclin précipité par la grande Peste et la Guerre de Cent Ans. Dix manuscrits seulement voient le jour entre les 13e et 15e siècles, et ce sont surtout des livres liturgiques. Par ailleurs, de nouveaux scriptoria naissent dans les villes, et Paris s’affirme comme la capitale de l’édition. La centaine de manuscrits montois datant de cette époque provient surtout d’ateliers laïcs situés à Paris, en Île-de-France et en Italie, par exemple les Decretales (recueil de droit canon) exécutées à Padoue. Le scriptorium montois survit toutefois jusqu’au début du 16e siècle.

Sur les 199 manuscrits montois arrivés à Avranches, 70 manuscrits sont réalisés dans le scriptorium montois et 129 manuscrits émanent de diverses provenances. Sur les mêmes 199 manuscrits, trois manuscrits sont exécutés au 8e siècle, trente-six manuscrits sont exécutés entre les 10e et 12e siècles et quatre-vingt-dix manuscrits sont exécutés entre les 13e et 15e siècles.

Pour l’époque gothique, la pièce maîtresse des manuscrits montois est une Bible de 1.200 pages datant de 1210-1215 et émanant d’un atelier situé à Paris ou aux alentours. Composée de deux volumes (ms 1 et 2) – Ancien Testament et Nouveau Testament – elle est transcrite par un seul et même copiste. Ses 84 initiales historiées sur fond à la feuille d’or sont l’oeuvre de deux ou plusieurs artistes. Ce manuscrit et d’autres contribuent à la renommée de Paris en tant que capitale du livre en Europe.

Paradoxalement, les deux plus beaux manuscrits de la bibliothèque du Mont – un Sacramentaire et une Bible romane – ne sont pas à Avranches, alors qu’ils ont tous deux été exécutés dans le scriptorium montois. Le Sacramentaire (11e siècle) est la propriété de la Pierpont Morgan Library à New York. La Bible romane est la propriété de la bibliothèque municipale de Bordeaux. Cette bible monumentale en un volume comprend plusieurs dizaines d’initiales ornées et historiées.

Une quinzaine de manuscrits montois, complets ou fragmentaires, est ainsi dispersée de par le monde, par exemple un fragment des Évangiles du 8e siècle à Saint-Pétersbourg, quelques manuscrits à la Bibliothèque nationale de France à Paris, et d’autres manuscrits à Rouen, Londres, Leyde (Pays-Bas) et au Vatican.

Quels sont les thèmes des manuscrits montois? On trouve tout d’abord de nombreux livres sacrés, tels que l’Écriture sainte et ses commentaires, les oeuvres des Pères de l’Église chrétienne et les livres liturgiques. Ils sont essentiels à la vie d’une communauté bénédictine rythmée par la prière, la méditation et la célébration des offices.

La bibliothèque du Mont contient peu d’exemplaires de la Bible, que ce soit la Bible complète ou l’un ou l’autre de ses livres, mais plus de cinquante gloses et commentaires sur l’Ancien et le Nouveau Testament, pour le plupart du 13e siècle et exempts de tout décor.

Quatre-vingt manuscrits sont consacrés aux oeuvres des Pères de l’Église, interprètes autorisés de la tradition chrétienne entre les 1er et 5e siècles. Ces oeuvres sont recopiées inlassablement dans les siècles qui suivent, comme en témoignent les vingt-sept manuscrits consacrés en tout ou en partie à saint Augustin, les dix manuscrits de saint Grégoire, saint Jérôme et saint Ambroise et les huit manuscrits d’Origène, père de l’Église grecque.

Les livres liturgiques sont des sermons et des vies de saints, tout comme des florilèges et des mélanges, puisqu’un même manuscrit comporte souvent plusieurs oeuvres enserrées dans une même reliure.

La bibliothèque montoise est ouverte aux mouvements de pensée et aux sciences de son temps. Elle est moins une collection d’apparat destinée au trésor de l’abbaye qu’une collection utile à la diffusion du savoir. Les arts libéraux et les sciences profanes y sont donc représentés, avec des livres historiques et des chroniques, de grands textes de l’Antiquité et du Moyen Âge, des traités de droit canonique et civil (droit romain), tout comme des traités de musique, d’astronomie, de médecine et de comput (calcul du temps liturgique).

Les textes de l’Antiquité sont des oeuvres de Platon et de Cicéron, des traités de Sénèque et de Boèce, et les trente-et-un traités d’Aristote regroupés en neuf livres, soit autant de livres pour Aristote que pour saint Augustin. Trois traités de Pierre Abélard figurent dans les textes du Moyen Âge.

Textes et décor

Qu’en est-il de l’écriture des manuscrits? Au fil du temps se succèdent la capitale romaine, la capitale onciale et la minuscule caroline. Le manuscrit le plus ancien, qui date du 9e siècle et n’a pas été exécuté au Mont, est écrit en majuscules onciales, une écriture carolingienne de forme ronde réservée aux livres d’apparat et se déclinant uniquement en lettres capitales, des capitales fort différentes des anguleuses capitales romaines. Si l’onciale classique, créée au 4e siècle en Italie, a des formes géométriques, l’onciale montoise montre une graphie ronde d’origine irlandaise, raison pour laquelle on parle d’influence insulaire.

La capitale romaine et la capitale onciale laissent ensuite la place à la minuscule caroline, une écriture de petit module née au temps de Charlemagne pour renouer avec la tradition de clarté et de lisibilité de l’Antiquité classique. La minuscule caroline supplante peu à peu les autres écritures, dans les chartes comme dans les livres. À la fin du 10e siècle, date des débuts du scriptorium montois, la minuscule caroline se fait moins ronde, plus haute et plus anguleuse. Seuls les titres et débuts de texte sont toujours écrits en capitales onciales et romaines, souvent à l’encre de couleur.

À l’exception d’un traité de saint Ambroise en trois tomes (ms 63-65) exécuté au 15e siècle sur papier, tous les manuscrits du Mont sont transcrits sur parchemin. Les peaux, longuement traitées, sont en général des peaux de mouton, mais quelques parchemins sont en chèvre ou en vélin (veau mort-né), à la qualité plus fine. L’encre est fabriquée à partir d’un pigment noir comme le bois calciné ou le noir de fumée, et d’un liant comme le miel ou la gomme arabique. L’encre de couleur est par exemple l’encre rouge minium, issue de l’oxyde de plomb trouvé dans les grès rouges, ou encore l’encre verte, d’un beau vert émeraude. L’écriture se fait à main levée, seul le bout de la plume touchant le parchemin, et doit être d’une régularité parfaite, y compris si plusieurs copistes travaillent au même manuscrit.

Qui sont ces copistes? Ce sont des moines qui sont aussi de fins lettrés. Le travail de copiste est loin d’être un travail subalterne. Une grande culture est nécessaire, tout comme une patience et une persévérance sans faille trois à quatre heures par jour. Le copiste transcrit un livre à partir d’un livre prêté par un autre monastère, pour en faire une copie destinée à la bibliothèque montoise. Certains copistes transcrivent à eux seuls plusieurs manuscrits et quelques milliers de pages. Les copistes signent parfois leurs oeuvres dans un colophon, à savoir quelques lignes présentes à la fin du manuscrit pour indiquer leur nom et parfois un lieu et une date. Onze copistes laissent leurs noms au colophon.

C’est le cas du manuscrit Moralia in Job de saint Grégoire le Grand, à savoir mille pages en deux forts volumes, dont le premier volume (ms 97) est transcrit par le copiste Hervard et le deuxième volume (ms 98) est transcrit par les copistes Martin et Gautier. Hervard aurait à lui seul transcrit au moins quatre manuscrits sinon davantage (dont trois sont conservés à Avranches), ce qui représente 600 pages in-folio écrites sur deux colonnes. Giraud transcrit à lui seul trois manuscrits. Fromond transcrit la totalité du manuscrit regroupant les oeuvres de saint Jérôme, saint Augustin et saint Ambroise (ms 72), et il écrit ce beau colophon rimé de cinq vers: «Vive la main qui s’applique à si bien écrire. Si quelqu’un est le copiste, tu cherches, lecteur, à le connaître. C’est Fromond qui, avec zèle, écrivit le livre de bout en bout. Ce qu’il a transcrit est très considérable [très long]. Que d’oeuvres pies il a ainsi accomplies. Bienheureux Fromond. Voilà un frère qu’on doit aimer pour toujours.»

Les Homélies de saint Grégoire le Grand (ms 103) sont transcrites par six copistes: Gautier le Chantre, Hilduin, Ermenald, Osbern, Nicolas et Ecoulant. Leur écriture est tellement régulière et soignée qu’il est impossible de distinguer le travail des uns de celui des autres.

Qu’en est-il du décor? Le copiste est souvent aussi le décorateur, tout au moins pendant l’époque romane. Hervard, par exemple, dessine les lettrines avec l’encre noire utilisée pour le texte et l’encre rouge minium utilisée pour les débuts de rubrique.

La première peinture en pleine page exécutée au Mont date de la fin du 10e siècle. On voit le moine copiste Gelduin offrir à saint Michel le manuscrit des Recognitiones (Reconnaissances) (ms 50) de saint Clément, pendant que l’archange transperce le diable de sa lance. Il s’agit de la seule peinture en pleine page de ce manuscrit, qui est lui-même le premier à être exécuté dans le scriptorium montois.

De l’avis de Monique Dosdat, auteure du beau livre L’enluminure romane au Mont Saint-Michel (1991), c’est entre 1050 et 1075 que l’enluminure montoise produit ses chefs-d’oeuvre, d’abord les peintures en pleine page (antérieures à 1060) puis la grande époque de la lettre ornée dans les textes patristiques (entre 1060 et 1075).

Les lettrines ornées du Mont Saint-Michel sont une synthèse harmonieuse de la lettrine zoomorphique (à savoir des animaux disposés de manière à former une lettre) et de la lettrine franco-saxonne, une lettrine prenant sa source à l’époque carolingienne, avec une clarté de l’écriture et de l’ornementation signalant le retour à la tradition antique. La lettrine zoomorphique montoise montre surtout des lions, des chiens et des animaux fantastiques, s’inspirant de la lettrine zoomorphique mérovingienne qui, elle, met plutôt en scène des animaux divers, des oiseaux et des poissons. La lettrine franco-saxonne montoise est ornée d’entrelacs dans les jambes des initiales ou à leurs extrémités, avec l’ajout progressif de motifs végétaux et animaux. En quoi consiste cette synthèse harmonieuse? Sous l’influence anglaise, les entrelacs cèdent la place à des rinceaux de feuillages et à des fleurons aux décors élégants et variés. Des animaux fantastiques souvent réduits à leur tête ou à leur mufle terminent des courbes ou vomissent tiges et bouquets.

Contrairement aux lettres filiformes (comme les lettres I ou S) ou les lettres aigües (comme les lettres A ou T), les lettres O, P et Q ont des panses rondes favorisant l’ornementation, ce qui permet aux copistes montois d’inventer un type de lettrine original, surtout pour les lettres P et Q. Le contour général du P est géométrique, sans doute tracé à l’aide de la règle et du compas. Sur cette ossature se greffent trois éléments: d’abord des entrelacs d’ancienne tradition insulaire, puis des rinceaux de feuillages (acanthes) portant feuilles et fruits, et enfin des êtres animés peuplant les branchages. Le Q décoratif, lui aussi basé sur un tracé géométrique, est un décor d’entrelacs avec une barre oblique formée par un animal. À l’élégance du trait s’ajoute ensuite la richesse de la couleur.

Les saints ont leur place dans l’ornementation des manuscrits, le premier étant bien sûr Saint Michel. Les copistes montois mettent également en scène trois Pères de l’Église, Jérôme, Ambroise et Augustin, saint Augustin étant le plus représenté, d’abord dans sa fonction d’écrivain mais aussi dans des scènes de controverse l’opposant au manichéen Faustus ou bien à Félicien, tenant de l’arianisme. Un tracé simple et clair délimite des plages de couleur pastel, les couleurs utilisées étant souvent le rose, le vert ou le bleu.

Au milieu du 12e siècle, le temporel prend le pas sur le spirituel et, d’après Monique Dosdat, «les chefs-d’oeuvre ne se trouvent plus dans les textes patristiques mais dans un cartulaire, c’est-à-dire un recueil de titres de propriété, une chronique et un traité d’astronomie. Le droit, l’histoire et les sciences supplantent la théologie. L’époque romane s’achève.»

Le Cartulaire par exemple est orné de quatre dessins en pleine page exécutés à la plume. Les lettrines du manuscrit rompent avec celles des manuscrits antérieurs. Elles sont dessinées à l’encre noire ou bien rouge et bleue, avec un graphisme totalement nouveau, tout comme leurs motifs décoratifs et le bestiaire de référence. Cette fois, ce sont les lettres I (par exemple In Dei summi nomine) ou E (par exemple Ego Guillelmus) qui se trouvent au début des chartes. Des artistes laïcs itinérants sont parfois engagés pour le travail d’ornementation.

La fin du 12e siècle annonce l’époque gothique. Le décor des manuscrits change de place, avec des illustrations incluses dans le texte pour un enseignement par l’image. Le style évolue lui aussi, avec des modèles pris sur le vif dans le monde extérieur et des lettres historiées renfermant de petites scènes vivantes. Contrairement à l’art roman, qui s’éloigne volontairement du réel, l’art gothique s’inspire directement de la réalité.

Les manuscrits au fil du temps

Si la bibliothèque montoise du 10e siècle tient dans une armoire, la bibliothèque qui s’ensuit est l’une des plus belles bibliothèques ecclésiastiques de l’Occident médiéval. Elle attire savants et lettrés, mais elle subit aussi catastrophes naturelles et vicissitudes politiques, avec incendies, écroulement de bâtiments, pillages de guerre, vols et incurie.

Le nombre de 700 ou 800 manuscrits décompté à la fin du Moyen Âge est probablement un nombre fantaisiste, à moins que la bibliothèque ait été décimée par tel ou tel malheur lors de la Grande Peste ou la Guerre de Cent Ans.

Au 16e siècle, la bibliothèque du Mont s’enrichit aussi de livres imprimés. Comme on le sait, le livre imprimé naît sous les presses de Gutenberg à Mayence (Allemagne), ville dans laquelle il imprime en 1455 sa première Bible en 180 exemplaires, une date qui marque l’accès du livre au plus grand nombre et non plus à quelques-uns.

Au 17e siècle, la bibliothèque montoise est réorganisée par les Mauristes, religieux de la congrégation de Saint-Maur, arrivés au Mont en 1622 pour remplacer la communauté bénédictine défaillante. Les Mauristes inscrivent sur chaque volume le fameux ex-libris Ex monasterio sancti Michaelis in periculo maris (du monastère de Saint-Michel-au-péril-de-la-mer), qui s’avérera très utile plus tard pour retrouver les livres. Un catalogue dressé en octobre 1639 compte 280 manuscrits.

Pendant la Révolution française, suite à un décret de l’Assemblée constituante de 1790, les bibliothèques de la noblesse et du clergé sont confisquées pour constituer les premiers fonds publics, ancêtres de nos bibliothèques municipales, et les communautés religieuses sont dissoutes. Les manuscrits doivent quitter le Mont pour Avranches, chef-lieu de district, à la requête des autorités révolutionnaires.

En 1791, les 3.550 livres (dont 299 manuscrits) de la bibliothèque montoise traversent les sables de la baie dans des charrettes pour être transférés sur le continent. La légende veut que certains aient été entassés dans des tonneaux. Ces livres sont stockés dans une salle humide abritant le «dépôt littéraire» provenant des communautés religieuses dissoutes, et qui comprend non seulement la bibliothèque du Mont mais aussi celles de l’évêché et du chapitre cathédral d’Avranches, les fonds des abbayes de la Lucerne et de Montmorel, et d’autres fonds ecclésiastiques plus modestes. Dans ce dépôt littéraire règnent le désordre et l’incurie, sans compter les vols. Si 255 manuscrits sont encore recensés en 1795, 199 manuscrits seulement subsistent en 1850.

Suite à la création de la Société d’archéologie d’Avranches en 1835 par une dizaine de notables de la ville, l’un d’entre eux, Eugène Castillon de Saint-Victor, réalise le premier catalogue du fonds ancien, composé de manuscrits, d’incunables et d’ouvrages imprimés reliés ou non.

En 1850, lors de la construction du nouvel Hôtel de Ville, une salle majestueuse est aménagée au deuxième étage pour abriter les 14.000 livres du fonds patrimonial. Oeuvre de l’architecte local François Cheftel, cette salle de dix-huit mètres de long, neuf mètres de large et sept mètres de haut est tapissée de livres anciens, qui achèvent ainsi leur long voyage débuté en 1791. Deux escaliers à vis permettent d’accéder à la galerie abritant les rayonnages supérieurs. Les livres imprimés (16e-19e siècles) sont classés par matières selon la classification Debure, et rangés par format, de bas en haut, les plus grands formats étant en bas. On y trouve notamment la première édition de l’Encyclopédie de Diderot dans une édition complète rassemblant textes et planches.

À partir de 1924, les manuscrits sont présentés au public sous forme de cabinet de curiosités. Puis les manuscrits sont épargnés par la seconde guerre mondiale grâce à leur transfert dans le château d’Ussé-Rigny, en Touraine, alors que la moitié de la ville d’Avranches est détruite pendant les combats de la Libération en juillet 1944 et que les 3.000 dossiers relatifs au Mont conservés aux archives départementales de Saint-Lô sont anéantis le 6 juin 1944, jour du débarquement des forces alliées.

Jusqu’en 1963, les manuscrits sont exposés durant l’été dans la belle salle de l’Hôtel de Ville. Mais les conditions d’exposition leur sont néfastes, d’abord à cause de la lumière naturelle déversée par les hautes fenêtres, et ensuite à cause de la chaleur qui s’ensuit, excessive pour des documents aussi anciens. Quand ils ne sont pas exposés, les manuscrits sont rangés dans un placard humide, comme tant de placards de cette région côtière.

À partir de 1963, les plus beaux manuscrits sont exposés au Musée municipal, cette fois à l’abri de la lumière naturelle, mais le taux d’humidité y est trop élevé et les lampes incandescentes des vitrines dégagent elles aussi une chaleur excessive.

En 1982, on remarque des moisissures ayant attaqué livres et manuscrits. Si le fonds ancien gagne ensuite en place suite au déménagement du fonds de lecture publique dans un bâtiment neuf de la place Saint-Gervais, il continue de s’abîmer sous l’emprise du salpêtre, des moisissures et des vrillettes (insectes aimant les livres). Les manuscrits sont aussi la cible de champignons actifs, suscitant l’inquiétude générale à l’échelon local, régional et national.

En 1986 est lancé un vaste programme de sauvegarde des manuscrits et de rénovation du fonds ancien (collections et locaux). Les manuscrits sont envoyés à la Bibliothèque nationale pour y être désinfectés dans son annexe de Versailles, puis transférés à Orléans pour y être microfilmés et photographiés par l’Institut de recherche et d’histoire des textes (IRHT). Des archives photographiques sont constituées – à savoir une diapositive couleur pour chaque enluminure – pour constituer des documents de substitution et ne manipuler les originaux que si nécessaire.

Une chambre forte est achevée en juin 1987 pour accueillir les manuscrits à leur retour. D’une surface de 16 m2, cette chambre forte peut contenir 1.000 volumes sur des rayonnages en bois, «matériau capable d’absorber l’humidité excédentaire, et de la restituer en cas de sécheresse» (Monique Dosdat). Équipée d’une centrale de traitement de l’air, la bibliothèque climatisée offre désormais les conditions de conservation adéquates, à savoir une température de dix-huit degrés et un taux d’humidité de 55%.

La grande salle du fonds patrimonial est elle aussi rénovée, avec l’installation d’un faux plafond et d’un éclairage indirect, tout comme la pose de filtres anti-ultraviolets sur les hautes fenêtres. Les collections sont remises en état, avec désinfection des livres sur place puis reclassement. Fin 1988, le fonds ancien retrouve sa beauté passée, avec inauguration du fonds ancien rénové en mai 1989.

Entre 1989 et 2005, des expositions estivales sont organisées chaque été pendant quatre mois, entre juin et septembre. Ces expositions sont ponctuées d’animations lors des Journées du patrimoine, avec la collaboration d’artistes et d’étudiants.

La ville d’Avranches lance ensuite le projet d’un musée des manuscrits du Mont Saint-Michel, qui répond au beau nom de Scriptorial. Adossé à l’un des remparts de la ville, ce musée à l’architecture résolument contemporaine ouvre en août 2006 pour célébrer la mémoire spirituelle, intellectuelle et artistique de la communauté bénédictine. Lors des fouilles préventives antérieures aux travaux, on retrouve un cellier du 13e siècle qui, intégré à l’architecture du 21e siècle, fait désormais partie du parcours muséographique.

Depuis son ouverture, le Scriptorial expose en permanence quinze manuscrits, avec rotation tous les trois mois, pour éviter que ces manuscrits ne s’abîment à la lumière, même tamisée. Avant d’accéder à cette salle ronde, qui est le trésor du musée, le Scriptorial offre des parcours relatant le riche passé d’Avranches au fil du temps. Suite à sa fondation par les Celtes au 9e siècle avant Jésus-Christ, Avranches est en effet une capitale gallo-romaine pendant trois siècles, puis le siège d’un évêché pendant plus d’un millénaire, puis une citadelle puissante après la réunion de l’Avranchin au duché de Normandie en 933, et enfin une cité royale suite au rattachement de la Normandie à la France en 1204.

La fabrication des manuscrits est elle aussi dûment expliquée, à savoir le traitement des peaux de mouton (ou de chèvre ou de vélin) avant que celles-ci ne deviennent parchemin, la préparation des encres et des pigments, le taillage des plumes d’oie, la copie du texte, la décoration, l’enluminure et enfin la reliure.

Le Scriptorial est destiné à tous les publics, grands et petits, avec de nombreuses bornes interactives. Les enfants visitent le musée en compagnie de Titivillus, diablotin interactif proposant explications, jeux, initiation à la paléographie et manipulations virtuelles d’objets. Les adultes peuvent feuilleter à l’écran des livres anciens numérisés et agrandir (effet loupe) deux manuscrits, la Bible (ms 2) et un recueil de textes scientifiques et techniques (ms 235). Des films vidéo présentent des documents variés tels que cartes postales du Mont, estampes, gravures, dessins aquarellés d’Emile Sagot ou carnets du chanoine Pigeon.

Si le rôle du Scriptorial est essentiel pour faire connaître les manuscrits et le fonds ancien, la conservation du patrimoine littéraire présente de nombreuses autres facettes: sauvegarde, conservation (y compris dépoussiérage et conservation préventive), restauration, exposition, communication, médiation vers différents publics, édition et numérisation, sans oublier la participation au catalogue collectif normand. Dans une communication à la DRAC (Direction régionale des affaires culturelles), Jean-Luc Leservoisier, conservateur honoraire du fonds patrimonial, explique en 2010: «Dans le cadre du projet de rétroconversion du catalogue de la bibliothèque du fonds ancien d’Avranches, projet soutenu par le Centre régional des lettres, nous avons pu ouvrir depuis trois ans [depuis 2007 donc], avec l’aide d’étudiants de l’Université de Caen, tous les livres du fonds ancien. Nous avons identifié 1.267 ouvrages, provenant de l’abbaye montoise, dispersés sur les rayons, grâce à la mention de leur ex-libris célèbre, Ex monasterio sancti Michaelis in periculo maris

Pour permettre l’accès direct des chercheurs au fonds ancien et à l’ensemble des manuscrits, Jean-Luc Leservoisier les accueille deux fois par semaine – le mardi et le jeudi de 10 heures à 12 heures – et sur rendez-vous. Chaque année, une centaine de manuscrits sont consultés par des chercheurs américains, anglais, italiens et français.

Qui sont ces chercheurs? Dans le Bulletin municipal paru fin 2011, Jean-Luc Leservoisier raconte: «À la fin du mois d’août dernier [2011], deux professeurs d’université italiens, accompagnés de leurs familles, ont choisi Avranches comme destination de vacances. Antonio Ciaralli, professeur de paléographie à Pérouse, au centre de l’Italie, et Vittorio Formentin, spécialiste de langues et dialectes anciens, se sont penchés pendant cinq jours sur une seule page de garde d’un manuscrit daté du 13e siècle, pour en déchiffrer les mystères. Ils avaient emmené une lampe de Wood, une lampe spéciale [à rayons ultra-violets] qui permet de retrouver des écritures dont l’encre s’est effacée. Et ils ont reconstitué un document très rare, des comptes de marchands italiens de Toscane effectuant des prêts sur gage à Bologne, capitale européenne de l’étude du droit au Moyen Âge. Les livres anciens ont voyagé, et le manuscrit lui-même, réalisé à Bologne, est arrivé à Paris vers 1300, avant d’être acquis par Guillaume de Brécé (Brécey) qui l’a offert à l’abbaye du Mont Saint-Michel, jusqu’à son arrivée à Avranches en 1791.»

Jean-Luc Leservoisier évoque aussi une autre visite, celle de Thomas Bisson, un chercheur américain au patronyme normand qui est professeur à Harvard. En 2011, il vient à Avranches pour la troisième fois afin de consulter à nouveau la version originale de La Chronique de Robert de Torigni, abbé du Mont entre 1154 et 1186, dans l’optique d’une nouvelle traduction de cet ouvrage du 12e siècle.

Le terme de chercheur est à prendre au sens large puisqu’il regroupe non seulement des historiens agréés par l’université mais aussi des personnes passionnées par un sujet donné et des artistes, par exemple des calligraphes. Accueillir le grand public fait également partie de la vocation culturelle de la ville, comme expliqué par Jean-Luc Leservoisier, qui accueille régulièrement des groupes pour des visites guidées du fonds ancien, y compris des groupes scolaires. Les activités de médiation lui paraissent aussi importantes que sa contribution à de nombreuses publications.

Éditions du 21e siècle

Les manuscrits du Mont Saint-Michel sont un vivier sans fin pour de belles publications. Voici trois exemples de publications récentes, à savoir un ouvrage sur l’enluminure romane réédité en 2006, un fac-similé du Cartulaire du Mont édité en 2009 suite à la restauration du Cartulaire original, et enfin une publication multi-supports sur les textes fondateurs du Mont éditée la même année par les Presses universitaires de Caen.

Monique Dosdat, archiviste-paléographe et conservateur honoraire de la Bibliothèque municipale de Caen, est l’auteure de L’enluminure romane au Mont Saint-Michel (Xe-XIIe siècles), dont la première édition est publiée en juin 1991 par l’Association des amis de la bibliothèque municipale d’Avranches et les éditions Ouest-France, un ouvrage passionnant que j’ai lu in extenso avant d’écrire cet article.

Ce beau texte figure en quatrième de couverture: «Le livre de l’époque romane est le lieu discret de la rencontre entre l’art et la connaissance. Les peintures dissimulées entre les feuillets de vélin, les mises en page réfléchies qui organisent lettrines, titres et textes et harmonisent les encres et les couleurs, ne racontent nulle histoire, ne veulent rien révéler du temps et du lieu de leur création. Elles ne délivrent qu’un seul message: lecture et écriture sont prières. Nés dans le silence d’une abbaye bénédictine, destinés à être ouverts avec révérence et gardés loin des yeux profanes, les manuscrits du Mont Saint-Michel révèlent aujourd’hui leur splendeur.»

Une nouvelle édition augmentée est publiée aux éditions Ouest-France en 2006, en collaboration avec Jean-Luc Leservoisier, conservateur honoraire du fonds patrimonial de la ville d’Avranches, avec une cinquantaine de reproductions supplémentaires par rapport à la première édition.

Jean-Luc Leservoisier est également l’auteur du livret Les manuscrits du Mont-Saint-Michel, publié lui aussi aux éditions Ouest-France en 2006, avec de nombreuses illustrations tout au long de ses trente-deux pages. Ce livret est accessible pour toutes les bourses pour la modique somme de cinq euros, tout comme sa version anglaise.

Une étape significative est la réédition du Cartulaire du Mont Saint-Michel (ms 210), recueil des titres de propriété de l’abbaye réalisé entre 1154 et 1158 alors que Robert de Torigni était abbé du Mont. Ce cartulaire surpasse les cartulaires de son temps par la finesse du parchemin utilisé, la beauté de son écriture en minuscule caroline et la richesse de son illustration, avec de nombreuses lettrines ornées et quatre dessins en pleine page exécutés à la plume. Il s’ouvre par deux textes fondateurs du Mont, la Revelatio, qui est le récit de la vision d’Aubert, évêque d’Avranches, en 708, et l’Introductio monachorum, qui est le récit du remplacement des clercs d’Aubert par des moines bénédictins en 966.

Le Cartulaire ne se cantonne pas au 12e siècle. Il est ensuite poursuivi pendant trois siècles pour y transcrire les actes (chartes) des nouvelles possessions de l’abbaye, mais sans la qualité d’exécution et la richesse d’ornementation propres au 12e siècle. Ce Cartulaire est d’autant plus important que les archives relatives au Mont ont disparu lors de l’incendie des archives départementales de la Manche en 1944, à la fin de la seconde guerre mondiale.

À l’occasion de la restauration du Cartulaire original, un beau fac-similé est édité en 2005 par les Amis du Mont Saint-Michel. Ce volume relié en pleine toile comprend 304 pages imprimées en quadrichromie recto et verso. L’introduction est l’oeuvre d’Emmanuel Poulle, ancien directeur de l’École des chartres de 1988 à 1993, qui relate l’histoire du Cartulaire et de son exécution échelonnée sur trois siècles. La traduction des deux textes littéraires est due à Pierre Bouet et Olivier Desbordes, maîtres de conférences en latin médiéval à l’Université de Caen.

Coéditée en 2009 par les Presses universitaires de Caen et le Scriptorial d’Avranches, la publication Les manuscrits du Mont Saint-Michel: textes fondateurs propose quant à elle en deux volumes l’ensemble des sources anciennes relatant les origines du sanctuaire montois. Une édition critique de ces textes – établissement du texte, traduction, commentaire philologique et historique – apporte un nouvel éclairage sur l’histoire et l’historiographie de l’abbaye et contribue ainsi à valoriser le fonds patrimonial de la bibliothèque d’Avranches. Cette publication multi-supports regroupe une publication imprimée (payante), un cédérom (payant) et une édition en ligne (gratuite) permettant de mettre ces sources médiévales à la disposition de tous, ce grâce au contrat de projet État – Région 2007-2013, avec le soutien du Centre régional des lettres de Basse-Normandie.

Le premier volume, intitulé Chroniques latines du Mont Saint-Michel (IXe-XIIe siècles), est édité par Pierre Bouet et Olivier Desbordes, tous deux maîtres de conférences en latin médiéval à l’Université de Caen. Ce corpus de textes latins, avec traduction et commentaires, comprend deux textes majeurs issus des manuscrits montois: (1) Revelatio ecclesiae sancti Michaelis archangeli in Monte Tumba, opuscule du 9e siècle racontant la fondation du premier sanctuaire du Mont par l’évêque Aubert en 708; (2) De miraculis in Monte sancti Michaelis patratis, ouvrage du 11e siècle regroupant lui-même trois récits: Introductio monachorum, qui rapporte comment le duc Richard Ier établit des moines bénédictins sur le Mont en 966; De translatione et miraculis beati Autberti, qui raconte comment sont découverts les ossements et le crâne perforé d’Aubert; et Miracula sancti Michaelis, qui présente les prodiges attribués à l’archange depuis les origines jusqu’en 1050. Les deux documents présentés en annexe – Liber de apparitione du Mont Gargan, et De scuto et gladio de Baudri de Dol – sont une étude critique de ces textes fondateurs.

L’édition en ligne des Chroniques latines se veut une invitation à la lecture du livre médiéval. Elle met le texte établi et traduit Pierre Bouet et Olivier Desbordes en regard des pages des principaux témoins médiévaux, ce qui permet au lecteur de consulter à l’écran les textes originaux.

Le deuxième volume, intitulé Le Roman du Mont Saint-Michel (XIIe siècle) par Guillaume de Saint-Pair, est édité par Catherine Bougy, maître de conférences en français médiéval à l’Université de Caen. Il s’agit de l’adaptation, en français du 12e siècle et en octosyllabes, des trois livres (parties) du manuscrit de Guillaume de Saint-Pair, un jeune moine de l’abbaye originaire de Saint-Pair-en-Cotentin et contemporain de Robert de Torigni. Ecrit vers 1170, ce poème rimé en langue romane est long de 3.781 vers, avec un fragment manquant à la fin. Ce manuscrit est d’autant plus important qu’il s’agit de la première oeuvre écrite en français par un moine du Mont pour rendre l’histoire du Mont accessible aux pèlerins ne connaissant pas le latin. Un exemplaire du manuscrit original (ms 10289) est conservé à la British Library à Londres.

Les trois livres du manuscrit ont pour thèmes la construction en 708 d’un oratoire sur le Mont Tombe par Aubert, évêque d’Avranches, puis l’installation de moines bénédictins en 966 par le duc de Normandie Richard Ier, et enfin plusieurs miracles accomplis par l’archange saint Michel. Poète et conteur de qualité, Guillaume de Saint-Pair écrit dans une langue limpide, émaillée de dialectalismes normands, est-il expliqué sur le site. L’auteur défend avec ardeur l’indépendance de sa communauté face au pouvoir d’Henri II Plantagenêt, duc de Normandie et roi d’Angleterre, une volonté d’indépendance qui est une constante au fil des siècles puisque la communauté montoise luttera toujours pour rester indépendante face au pouvoir politique en place.

L’édition en ligne du Roman du Mont Saint-Michel se veut fidèle aux intentions mêmes de Guillaume de Saint Pair, qui cherchait à rendre accessible l’histoire de son abbaye en la traduisant en français, en mettant cette histoire à la disposition de tous sur l’internet. Elle fournit aussi au lecteur les outils proposés dans l’édition critique, à savoir la transposition en français moderne mise en regard de l’ancien français, l’abondant appareil de notes et un glossaire interactif avec traduction et analyse de certains termes. Une brève présentation – qui est un résumé de l’introduction du livre imprimé – resitue le contexte de l’oeuvre pour une meilleure compréhension de celle-ci.

Les manuscrits à l’ère numérique

Qu’en est-il de la numérisation des manuscrits du Mont? Elle est en cours. Avant la numérisation existaient le microfilmage et la photographie. Tous les manuscrits sont donc microfilmés par l’Institut de recherche de l’histoire des textes (IRHT), qui délivre un duplicata de ces microfilms à la demande. Les manuscrits sont également soumis à plusieurs campagnes photographiques. Une diathèque de 800 diapositives couleur (au format 24 x 36 mm) réalisée par l’IRHT couvre l’ensemble des manuscrits illuminés. Les clichés iconographiques et images sont consultables au service des musées et du patrimoine d’Avranches. Une photothèque constituée de tirages de ces diapos – classés par ordre chronologique et par atelier – est également disponible sur place.

En 2010, 120 manuscrits du Mont sont d’ores et déjà numérisés, dont 49 manuscrits (texte et décor) numérisés en 2005 en préalable à l’ouverture du Scriptorial et 71 manuscrits numérisés par l’IRHT lors de sa campagne de numérisation et de microfilmage (microfilms récents).

Jean-Luc Leservoisier explique ceci plus en détail dans une communication à la DRAC datée de 2010: «Les manuscrits représentent d’abord du texte: 49 manuscrits du Mont Saint-Michel définis comme prioritaires ont été numérisés avant l’ouverture du Scriptorial + un manuscrit dit Le Livre vert, Cartulaire de l’Église d’Avranches, soit 50 manuscrits, en mode image, et dans une résolution de 300 DPI. Cela représentait 18.509 pages. En décembre-janvier 2009, 71 autres manuscrits du Mont ont été numérisés par l’IRHT, dans le cadre de sa campagne de microfilmage et de numérisation des manuscrits de Basse-Normandie. (…)

Le choix des textes s’est porté en priorité sur les manuscrits ayant un rapport avec le Mont, ses récits de fondation, son histoire en général, ses usages liturgiques (missels, livres d’office), puis sur les productions du scriptorium monastique, connues, entre autres, par les travaux de François Avril et de Jonathan Alexander, et estimées à environ 70 manuscrits; et enfin sur les manuscrits d’étude essentiels, par exemple Aristote, Boèce, Cicéron, pour l’Antiquité. Le fonds d’Avranches est d’ailleurs certainement un des plus étudiés de France, un des plus connus et des plus médiatisés (émissions de télé, radio…). La dématérialisation du texte, conséquence de la numérisation, permet aux chercheurs de travailler à l’université ou chez eux et le service des musées et du patrimoine d’Avranches livre les images sur CD ou par mail.»

Le décor des manuscrits est numérisé en ayant à l’esprit les espaces muséographiques du Scriptorial. «Dans le cadre du plan de numérisation, tout le décor des manuscrits a été numérisé au préalable, ce qui représente 830 images (initiales ornées, historiées, enluminures, décor des marges) numérisées cette fois-ci en 600 DPI, et quelques unes en 1.200 DPI pour la signalétique et les grandes images de promotion du Scriptorial. On les retrouve dans les frises murales, associées aux textes et au graphisme, pour proposer un parcours autant ludique que didactique. (…) Pour illustrer le thème difficile du contenu des manuscrits, et pour éviter les éternels fac-similés de pages de manuscrits, le choix, non prévu au départ, s’est porté sur un système de corpus d’images qui défilent sur grand écran avec possibilité de les agrandir quand on arrive à les attraper. 700 images numérisées, regroupées en huit thèmes, composent ce mur d’images réalisé par la société Art et patrimoine graphique et l’Institut de l’image de Châlons-sur-Saône. C’est un très bel outil pédagogique et une source d’émerveillement pour le grand public.»

Les images numérisées sont également utilisées pour les publications du Scriptorial telles que cartes postales, signets et objets divers. Des images sont fournies à de nombreux éditeurs, avec paiement des droits d’image. L’utilisation des images est payante pour les éditeurs commerciaux et elle est étudiée au cas par cas – à savoir payante ou gratuite – pour une utilisation non commerciale. Il est également possible de demander l’envoi d’un cédérom (payant) comprenant l’ensemble de ces éditions numérisées.

L’ultime étape de ce parcours numérique est un projet de bibliothèque virtuelle des manuscrits, lancé en octobre 2011 par Pierre Bouet, professeur honoraire de latin médiéval à l’Université de Caen. Jean-Luc Leservoisier explique en avril 2012: «Le projet de bibliothèque virtuelle de l’abbaye du Mont Saint-Michel, porté par l’Université de Caen et la ville d’Avranches, et soutenu par le Ministère de la culture, a démarré très fort cette année. Il s’échelonnera sur trois ans et prévoit une description scientifique des manuscrits du Mont conservés à Avranches et ailleurs, ainsi que des quelque 1.255 livres imprimés survivants, sans compter les livres perdus qui seront restitués en grande majorité, et une mise à disposition en ligne pour les publics grâce à un programme informatique ambitieux (EAD: enseignement à distance) élaboré par l’équipe informatique de l’Université de Caen.» Pour ce faire, des stagiaires viennent travailler à Avranches dans la salle du fonds patrimonial pendant six semaines, en avril et mai 2012.

Cette bibliothèque virtuelle rassemblerait les 1.100 textes différents que comportent les manuscrits, puisque ceux-ci regroupent souvent plusieurs oeuvres reliées en un seul volume. Elle tenterait aussi de retrouver leurs auteurs puisque les manuscrits médiévaux ne sont pas signés. La bibliothèque virtuelle collecterait enfin les différentes versions d’un texte donné, tout comme celles des images du décor, en les mettant à la disposition de tous sans souci de frontières. Rendez-vous en 2015 donc.

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Cet article est complété par un album en ligne.

Une version courte de ce long article est publiée dans ActuaLitté.

Copyright © 2012 Marie Lebert

Written by marielebert

2012/05/27 at 19:34

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